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		<title>Simultan - Benutzerbeiträge [de]</title>
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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Simultan:B%C3%BCcher/proximit%C3%A9s</id>
		<title>Simultan:Bücher/proximités</title>
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				<updated>2012-05-08T20:06:38Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Gespeichertes Buch}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Proximit(é)s ==&lt;br /&gt;
:[[Proximit(é)s]]&lt;br /&gt;
;Huit Minutes&lt;br /&gt;
:[[Pablo Jakob]]&lt;br /&gt;
;Le beau mort&lt;br /&gt;
:[[Leïla Pellet]]&lt;br /&gt;
;Le roman inachevé&lt;br /&gt;
:[[Arthur Brügger]]&lt;br /&gt;
;Rue Aliénor&lt;br /&gt;
:[[Laurence Lanier]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Kategorie:Bücher|Bücher/proximités]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Laurence_Lanier</id>
		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T20:06:14Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan''' &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan'''&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T20:05:57Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Rue Aliénor“ nach „Laurence Lanier“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan''' &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan'''&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Rue Aliénor</title>
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				<updated>2012-05-08T20:05:57Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Rue Aliénor“ nach „Laurence Lanier“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;#WEITERLEITUNG [[Laurence Lanier]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Arthur_Br%C3%BCgger</id>
		<title>Arthur Brügger</title>
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				<updated>2012-05-08T20:05:05Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;Mon personnage est sorti du miroir et m’a fait face. A présent il me regarde, il est comme je l’ai décrit à la page trente-sept du premier livre : des yeux noirs, mal rasé, blouson en jeans, les mains usées. &amp;lt;br&amp;gt;- J’en ai marre de tuer des gens.&amp;lt;br&amp;gt;Il me dit ça, et puis il va s’asseoir à la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu me fais un café ?&amp;lt;br&amp;gt;Je lui sers un café noir, comme il aime. Il met deux sucres. D’habitude, il déteste le sucre dans le café. Il boit une gorgée.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça fait cinq romans, il me dit. Je suis un serial killer qui se fait enfermer, relâcher, enfermer, interner, et puis je m’évade. Tu me mènes la vie dure. J’ai envie de me poser, de tout arrêter.&amp;lt;br&amp;gt;Voilà cinq jours que je suis enfermé chez moi pour terminer mon dernier livre, et alors que je vais me rafraîchir à la salle de bain, pris par le doute, mon personnage me regarde à travers le miroir, et sort pour me dire d’arrêter. &amp;lt;br&amp;gt;Arrêter ? On ne peut pas arrêter. Les gens attendent quelque chose de nous ! Ils veulent découvrir la suite de tes aventures. Ils veulent de l’action, du sang, du drame !&amp;lt;br&amp;gt;- Mais t’as pensé à moi ? C’est facile, pour toi, derrière ta machine à écrire. Moi, j’en ai assez !&amp;lt;br&amp;gt;On reste un moment sans rien dire. Je fixe ses yeux noirs, son visage d’homme ravagé.&amp;lt;br&amp;gt;- Et puis mon histoire sonne cliché. Echappé d’un asile psychiatrique. Diagnostic de schizophrénie. C’est toi, le schizophrène. &amp;lt;br&amp;gt;Je souris. Pourtant c’est crédible, c’est vendeur. Traumatisme de la petite enfance, il a vu son père tuer sa propre mère. Normal qu’il parte en délire.&amp;lt;br&amp;gt;- Qu’est-ce que t’en sais ? C’est pas à toi que c’est arrivé.&amp;lt;br&amp;gt;Je lui demande ce qu’il attend de moi.&amp;lt;br&amp;gt;- J’aimerais être le héros d’un roman d’amour. Un roman facile, un roman à l’eau de rose. J’aimerais que les gens m’aiment. Être interprété au cinéma par Hugh Grant. Être le gentil, le bien-aimé. Voilà ce que j’aimerais.&amp;lt;br&amp;gt;On va quand même pas s’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Pourquoi pas ? Pourvu que je sois heureux. Je tomberais amoureux, une fille superbe, un peu brisée. Au début ça ne marcherait pas, je serais désespéré parce que je suis un grand romantique, et puis à la fin ce serait l’amour avec un grand A. Une fin facile, sans prise de tête, sans drame, sans embrouilles. Tout est bien qui finit bien. &amp;lt;br&amp;gt;Ça n’intéresse personne.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu parles. C’est pas parce que t’es allergique au bonheur que le monde entier est comme toi.&amp;lt;br&amp;gt;Je refuse. Je ne peux pas m’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Je pensais bien que t’allais dire ça. T’es mon auteur, quand même, je te connais.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort son Glock 9 mm, celui que moi-même lui ai mis dans les mains, dans le manuscrit. Il le pointe lentement vers moi et il dit cette phrase que je lui fais toujours répéter dans de telles situations :&amp;lt;br&amp;gt;- Alors on va passer à la manière forte.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne bouge pas, les mains sur la table.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu vas te lever gentiment, et aller derrière ta machine à écrire. D’abord tu vas commencer par effacer ce que tu as écrit.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça ? Tout ?! &amp;lt;br&amp;gt;- Tout le dernier roman. Et tu vas écrire ce que je vais te dicter. Mot pour mot. Il est temps que je reprenne ma vie en main.&amp;lt;br&amp;gt;Il se prend pour un écrivain, le con ! C’est moi, l’écrivain, moi !&amp;lt;br&amp;gt;- C’est ce qu’on va voir. Allez, debout !&amp;lt;br&amp;gt;On se lève, on va dans la chambre, je m'asseye à mon bureau, il reste derrière moi, l’arme pointé contre l’arrière de mon crâne. Je tremble, je suis en sueur. Il jubile.&amp;lt;br&amp;gt;- Je porte un magnifique complet sur mesure. Je suis à un bal costumé. J’en ai marre de cet accoutrement ridicule, et puis de traîner dans des bars glauques. Le roman va commencer sur une phrase d’Eluard : « L’amour est plus léger que le désir d’aimer. » &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lit pas de poésie.&amp;lt;br&amp;gt;- Si, j’adore la poésie.&amp;lt;br&amp;gt;Il n’y connait rien.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux faire comme si.&amp;lt;br&amp;gt;Il appuie l’arme contre ma tête.&amp;lt;br&amp;gt;- C’est celui qui tient le fusil qui décide. C’est toi-même qui a écrit cette phrase débile, tu ne te souviens pas, page 320, dans mon deuxième livre.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça, son deuxième livre ?&amp;lt;br&amp;gt;- C’est moi le héros.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne vois aucune échappatoire. Je lui demande un verre d’eau. N’importe quoi pourvu d’échapper à ce qu’il me fait écrire. Il commence à dicter. Mes doigts lui obéissent. Il sourit, satisfait.&amp;lt;br&amp;gt;- Bon, tu as l’air de bien te débrouiller. Continue comme ça, je te fais confiance, je vais prendre une douche.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort de la chambre. J’entends l’eau couler dans ma salle de bain. Pourquoi je continue ? C’est mon personnage, bon sang ! C’est à moi d’avoir le contrôle, pas l’inverse. Quand il sort de la douche, ma serviette autour de la taille, je lui dis que c’est impossible de le rendre gentil. Il croit ne plus m’appartenir, alors qu’il m’appartient encore tout entier. La preuve, c’est qu’il me tient en captivité, qu’il menace de me tuer. Il est toujours le dangereux psychopathe qu’il dit ne plus vouloir être. Il fronce les sourcils. Je n’ai qu’à arrêter d’écrire, et il ne pourra jamais me tuer.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça, tu ne peux pas, et tu le sais très bien. L'écriture, c’est tout ce que tu as. Tu te détestes, tu détestes le fait que tu aies besoin d’écrire, mais tu ne peux pas faire autrement.&amp;lt;br&amp;gt;J’ai déjà entendu ça quelque part.&amp;lt;br&amp;gt;- Bien sûr, je l’ai déjà dit. Dans le monologue à la fin du troisième livre. « Tuer, c’est tout ce que j’ai. Je me déteste, je déteste le fait que j’aie besoin de tuer, mais je ne peux pas faire autrement. »&amp;lt;br&amp;gt;Il peut dire ce qu’il veut, je ne suis pas comme lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Plus que tu crois. On est comme des frères jumeaux. C’est toi qui m’a inventé, après tout.&amp;lt;br&amp;gt; Il n’est que ma marionnette, mon pantin.&amp;lt;br&amp;gt;- On est tous le pantin de quelqu’un. &amp;lt;br&amp;gt;Cette phrase aussi, c’est moi qui la lui ai mise dans la bouche, au début du premier livre. Il me regarde droit dans les yeux, ils ont la même couleur. &amp;lt;br&amp;gt;- Toi, tu pourrais me tuer. Sans pitié. Un jour ou l’autre, je pourrais crever, ça te serait égal.&amp;lt;br&amp;gt;C’est faux. Je tiens à lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Mais bien sûr ! Tu tiens à moi parce que je te fais vendre ! Tu tiens à ton pognon. Tu comptes sur moi pour tuer bien comme il faut, histoire que le nouveau best-seller sorte dans les temps ! Mais c’est fini de tuer, terminé.&amp;lt;br&amp;gt;Je le regarde avec malice. Je sais qu’il en est incapable.&amp;lt;br&amp;gt;- Comment ça ?&amp;lt;br&amp;gt;Si moi je ne peux pas arrêter d’écrire, lui non plus, il ne peut pas arrêter de tuer. Il me dit qu’il a faim, c’est vrai que moi aussi, j’ai faim. Quand j’écris, j’en oublie de vivre. Je commande une pizza. On la partage. On mange en silence. On est coincé, tous les deux. Il a besoin de moi, j’ai besoin de lui. Je lui propose un marché.&amp;lt;br&amp;gt;- Je t’écoute.&amp;lt;br&amp;gt;Il ne me tue pas, et je le laisse écrire la fin de mon histoire à ma place.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux décider de mon destin ? Décider de ce qui se passera à la fin du cinquième livre ? Je peux tout changer, tout modifier ?&amp;lt;br&amp;gt;J’acquiesce. Il ressort son Glock et le pose sur la table, s’essuie la bouche avec sa manche. Il va s’asseoir à mon bureau, et commence à écrire. Je reste là comme un idiot, je prends une bière dans le frigo. Et puis je vais regarder ce qu’il écrit, par-dessus son épaule. Je n’en reviens pas de tant de niaiserie. C’est nul à en mourir. Dire que le livre paraîtra sous mon nom ! Je constate que je tiens le 9mm dans ma main droite. Il lève les yeux vers moi. Sans plus réfléchir, je tire.&amp;lt;br&amp;gt;Il s’écroule sur mon bureau. L’encre rouge s’échappe de son front, coule sur les touches de la machine, et sur les pages éparpillées du manuscrit. Mon encre noire embourbée de son sang.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Arthur_Br%C3%BCgger</id>
		<title>Arthur Brügger</title>
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				<updated>2012-05-08T20:04:53Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Le roman inachevé“ nach „Arthur Brügger“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Arthur Brügger'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mon personnage est sorti du miroir et m’a fait face. A présent il me regarde, il est comme je l’ai décrit à la page trente-sept du premier livre : des yeux noirs, mal rasé, blouson en jeans, les mains usées. &amp;lt;br&amp;gt;- J’en ai marre de tuer des gens.&amp;lt;br&amp;gt;Il me dit ça, et puis il va s’asseoir à la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu me fais un café ?&amp;lt;br&amp;gt;Je lui sers un café noir, comme il aime. Il met deux sucres. D’habitude, il déteste le sucre dans le café. Il boit une gorgée.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça fait cinq romans, il me dit. Je suis un serial killer qui se fait enfermer, relâcher, enfermer, interner, et puis je m’évade. Tu me mènes la vie dure. J’ai envie de me poser, de tout arrêter.&amp;lt;br&amp;gt;Voilà cinq jours que je suis enfermé chez moi pour terminer mon dernier livre, et alors que je vais me rafraîchir à la salle de bain, pris par le doute, mon personnage me regarde à travers le miroir, et sort pour me dire d’arrêter. &amp;lt;br&amp;gt;Arrêter ? On ne peut pas arrêter. Les gens attendent quelque chose de nous ! Ils veulent découvrir la suite de tes aventures. Ils veulent de l’action, du sang, du drame !&amp;lt;br&amp;gt;- Mais t’as pensé à moi ? C’est facile, pour toi, derrière ta machine à écrire. Moi, j’en ai assez !&amp;lt;br&amp;gt;On reste un moment sans rien dire. Je fixe ses yeux noirs, son visage d’homme ravagé.&amp;lt;br&amp;gt;- Et puis mon histoire sonne cliché. Echappé d’un asile psychiatrique. Diagnostic de schizophrénie. C’est toi, le schizophrène. &amp;lt;br&amp;gt;Je souris. Pourtant c’est crédible, c’est vendeur. Traumatisme de la petite enfance, il a vu son père tuer sa propre mère. Normal qu’il parte en délire.&amp;lt;br&amp;gt;- Qu’est-ce que t’en sais ? C’est pas à toi que c’est arrivé.&amp;lt;br&amp;gt;Je lui demande ce qu’il attend de moi.&amp;lt;br&amp;gt;- J’aimerais être le héros d’un roman d’amour. Un roman facile, un roman à l’eau de rose. J’aimerais que les gens m’aiment. Être interprété au cinéma par Hugh Grant. Être le gentil, le bien-aimé. Voilà ce que j’aimerais.&amp;lt;br&amp;gt;On va quand même pas s’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Pourquoi pas ? Pourvu que je sois heureux. Je tomberais amoureux, une fille superbe, un peu brisée. Au début ça ne marcherait pas, je serais désespéré parce que je suis un grand romantique, et puis à la fin ce serait l’amour avec un grand A. Une fin facile, sans prise de tête, sans drame, sans embrouilles. Tout est bien qui finit bien. &amp;lt;br&amp;gt;Ça n’intéresse personne.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu parles. C’est pas parce que t’es allergique au bonheur que le monde entier est comme toi.&amp;lt;br&amp;gt;Je refuse. Je ne peux pas m’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Je pensais bien que t’allais dire ça. T’es mon auteur, quand même, je te connais.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort son Glock 9 mm, celui que moi-même lui ai mis dans les mains, dans le manuscrit. Il le pointe lentement vers moi et il dit cette phrase que je lui fais toujours répéter dans de telles situations :&amp;lt;br&amp;gt;- Alors on va passer à la manière forte.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne bouge pas, les mains sur la table.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu vas te lever gentiment, et aller derrière ta machine à écrire. D’abord tu vas commencer par effacer ce que tu as écrit.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça ? Tout ?! &amp;lt;br&amp;gt;- Tout le dernier roman. Et tu vas écrire ce que je vais te dicter. Mot pour mot. Il est temps que je reprenne ma vie en main.&amp;lt;br&amp;gt;Il se prend pour un écrivain, le con ! C’est moi, l’écrivain, moi !&amp;lt;br&amp;gt;- C’est ce qu’on va voir. Allez, debout !&amp;lt;br&amp;gt;On se lève, on va dans la chambre, je m'asseye à mon bureau, il reste derrière moi, l’arme pointé contre l’arrière de mon crâne. Je tremble, je suis en sueur. Il jubile.&amp;lt;br&amp;gt;- Je porte un magnifique complet sur mesure. Je suis à un bal costumé. J’en ai marre de cet accoutrement ridicule, et puis de traîner dans des bars glauques. Le roman va commencer sur une phrase d’Eluard : « L’amour est plus léger que le désir d’aimer. » &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lit pas de poésie.&amp;lt;br&amp;gt;- Si, j’adore la poésie.&amp;lt;br&amp;gt;Il n’y connait rien.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux faire comme si.&amp;lt;br&amp;gt;Il appuie l’arme contre ma tête.&amp;lt;br&amp;gt;- C’est celui qui tient le fusil qui décide. C’est toi-même qui a écrit cette phrase débile, tu ne te souviens pas, page 320, dans mon deuxième livre.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça, son deuxième livre ?&amp;lt;br&amp;gt;- C’est moi le héros.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne vois aucune échappatoire. Je lui demande un verre d’eau. N’importe quoi pourvu d’échapper à ce qu’il me fait écrire. Il commence à dicter. Mes doigts lui obéissent. Il sourit, satisfait.&amp;lt;br&amp;gt;- Bon, tu as l’air de bien te débrouiller. Continue comme ça, je te fais confiance, je vais prendre une douche.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort de la chambre. J’entends l’eau couler dans ma salle de bain. Pourquoi je continue ? C’est mon personnage, bon sang ! C’est à moi d’avoir le contrôle, pas l’inverse. Quand il sort de la douche, ma serviette autour de la taille, je lui dis que c’est impossible de le rendre gentil. Il croit ne plus m’appartenir, alors qu’il m’appartient encore tout entier. La preuve, c’est qu’il me tient en captivité, qu’il menace de me tuer. Il est toujours le dangereux psychopathe qu’il dit ne plus vouloir être. Il fronce les sourcils. Je n’ai qu’à arrêter d’écrire, et il ne pourra jamais me tuer.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça, tu ne peux pas, et tu le sais très bien. L'écriture, c’est tout ce que tu as. Tu te détestes, tu détestes le fait que tu aies besoin d’écrire, mais tu ne peux pas faire autrement.&amp;lt;br&amp;gt;J’ai déjà entendu ça quelque part.&amp;lt;br&amp;gt;- Bien sûr, je l’ai déjà dit. Dans le monologue à la fin du troisième livre. « Tuer, c’est tout ce que j’ai. Je me déteste, je déteste le fait que j’aie besoin de tuer, mais je ne peux pas faire autrement. »&amp;lt;br&amp;gt;Il peut dire ce qu’il veut, je ne suis pas comme lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Plus que tu crois. On est comme des frères jumeaux. C’est toi qui m’a inventé, après tout.&amp;lt;br&amp;gt; Il n’est que ma marionnette, mon pantin.&amp;lt;br&amp;gt;- On est tous le pantin de quelqu’un. &amp;lt;br&amp;gt;Cette phrase aussi, c’est moi qui la lui ai mise dans la bouche, au début du premier livre. Il me regarde droit dans les yeux, ils ont la même couleur. &amp;lt;br&amp;gt;- Toi, tu pourrais me tuer. Sans pitié. Un jour ou l’autre, je pourrais crever, ça te serait égal.&amp;lt;br&amp;gt;C’est faux. Je tiens à lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Mais bien sûr ! Tu tiens à moi parce que je te fais vendre ! Tu tiens à ton pognon. Tu comptes sur moi pour tuer bien comme il faut, histoire que le nouveau best-seller sorte dans les temps ! Mais c’est fini de tuer, terminé.&amp;lt;br&amp;gt;Je le regarde avec malice. Je sais qu’il en est incapable.&amp;lt;br&amp;gt;- Comment ça ?&amp;lt;br&amp;gt;Si moi je ne peux pas arrêter d’écrire, lui non plus, il ne peut pas arrêter de tuer. Il me dit qu’il a faim, c’est vrai que moi aussi, j’ai faim. Quand j’écris, j’en oublie de vivre. Je commande une pizza. On la partage. On mange en silence. On est coincé, tous les deux. Il a besoin de moi, j’ai besoin de lui. Je lui propose un marché.&amp;lt;br&amp;gt;- Je t’écoute.&amp;lt;br&amp;gt;Il ne me tue pas, et je le laisse écrire la fin de mon histoire à ma place.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux décider de mon destin ? Décider de ce qui se passera à la fin du cinquième livre ? Je peux tout changer, tout modifier ?&amp;lt;br&amp;gt;J’acquiesce. Il ressort son Glock et le pose sur la table, s’essuie la bouche avec sa manche. Il va s’asseoir à mon bureau, et commence à écrire. Je reste là comme un idiot, je prends une bière dans le frigo. Et puis je vais regarder ce qu’il écrit, par-dessus son épaule. Je n’en reviens pas de tant de niaiserie. C’est nul à en mourir. Dire que le livre paraîtra sous mon nom ! Je constate que je tiens le 9mm dans ma main droite. Il lève les yeux vers moi. Sans plus réfléchir, je tire.&amp;lt;br&amp;gt;Il s’écroule sur mon bureau. L’encre rouge s’échappe de son front, coule sur les touches de la machine, et sur les pages éparpillées du manuscrit. Mon encre noire embourbée de son sang.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Le_roman_inachev%C3%A9</id>
		<title>Le roman inachevé</title>
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				<updated>2012-05-08T20:04:53Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Le roman inachevé“ nach „Arthur Brügger“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;#WEITERLEITUNG [[Arthur Brügger]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Le%C3%AFla_Pellet</id>
		<title>Leïla Pellet</title>
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				<updated>2012-05-08T20:03:50Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;«&amp;amp;nbsp;Encore!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Pierre dans le lit conjugal se retourne avec un grand saut qui agite le matelas. Gisèle se lève pour lui préparer un lait chaud. Elle profite d’en verser au chat qui demande. Des coups sourds, répétés, font trembler les murs du salon et de la chambre, mais pas ceux de la cuisine. À chaque coup, Pierre lance un «&amp;amp;nbsp;encore&amp;amp;nbsp;» hargneux. Gisèle, debout, regarde ses mains en attendant que le lait chauffe. On dit que les mains ne mentent pas. Et Gisèle ne se ment pas. Après toutes ces années de mariage, si la seule animation vient du voisinage, elle s’en fiche bien. Entre ça et les ronflements de Pierre… &amp;lt;br&amp;gt;Pierre, lui, ne s’en fiche pas. C’est son esprit militaire, elle le charrie. Pierre a été lieutenant à l’armée avant qu’elle le connaisse. Il est monté la veille en peignoir présenter son ventre à la porte de l’étage au-dessus. Est redescendu. Le nouveau voisin&amp;amp;nbsp;: un étudiant soigné, plutôt chic. Paraît que ce sont des percussions africaines, un truc comme ça. Il a bientôt un concert. Pierre a ouvert une bière. Il en avait de nouveau acheté.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, tu te souviens de quand on avait son âge?&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il s’est vautré sur le canapé. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se souvenait, mais a dit non. Elle caresse Gribouille qui lape le lait, se relève, puis&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;Tu recommences?&amp;amp;nbsp;» Ça ne l’émouvait pas de penser à ces temps-là. Pour son mari, c’était l’occasion de regarder une rediffusion de Colombo.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle regarde toujours ses mains et le lait du coin de l’oeil. Elle le laisse cuire et en retire la peau à la cuillère, qu’elle porte à sa bouche. Le bruit s’intensifie. Pierre passe derrière elle et décroche le balai de l’armoire de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vais lui apprendre à ce sale gosse!&amp;lt;br&amp;gt;— Arrête un peu Pierre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah non, là il abuse!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il se rend dans le salon et frappe de toutes ses forces une, deux, trois fois. Silence. Gisèle lui tend le lait et Pierre grommelle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas foutu de dormir!&amp;amp;nbsp;» &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même manège continue le reste de la semaine. Les bruits ne viennent pas tous les soirs, mais la trêve ne dure pas assez longtemps pour qu’on oublie. Ce sont des coups indescriptibles. Entre des meubles que l’on déplace et un lancer de corps. Gisèle ne croit pas aux percussions africaines.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est pas comme ça que ça sonne, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon sang, oui, un de ces tam-tams. Je te dis, il a un concert, le mariole. Si on me croit même plus.&amp;amp;nbsp;» Puis il fait aller ses pas pesants dans l’escalier pendant que Gisèle reste sur le canapé à caresser le chat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Elle rencontre le voisin pour la première fois en revenant des courses. Elle cherche ses clés, au fond du sac, quand quelqu’un s’arrête derrière elle.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je peux vous aider?&amp;lt;br&amp;gt;— Volontiers.&amp;amp;nbsp;» Elle lui sourit, et le trouve aimable. Il porte une veste cintrée. Il est plus grand que son mari et semble avoir la vingtaine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je m’appelle Julien. Je pense que nous sommes voisins.&amp;amp;nbsp;» Le jeune homme rit. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, du second.&amp;amp;nbsp;» Il lui propose de monter les commissions. Gisèle se redresse, sourit. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie. Julien est menuisier, pour l’instant subalterne, va bientôt se mettre à son compte.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle le félicite et pense à son mari à cet âge. Plutôt l’âge qu’elle avait quand elle l’a connu, parce qu’il a fait d’elle sa deuxième femme. Pierre n’aurait pas ri pour une nouvelle voisine. La peur, le jour du mariage, quand elle a dû traverser toute cette allée en gravier et qu’elle avançait si lentement à chaque pas parce que ses pieds s’enfonçaient. Ils ne parlent pas de son mari en montant les escaliers, mais de la lucarne de la salle de bain qui ferme mal. Le voisin promet de passer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La semaine d’après, Pierre remarque une fissure au plafond en buvant son café. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas possible! Regarde-moi ce cochon.&amp;lt;br&amp;gt;— Ce n’était pas déjà là avant&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;— Alors sûrement pas, Gisèle&amp;amp;nbsp;! Tu peux dire tout ce que tu veux, moi je vais le dénoncer à la police s’il continue comme ça, le zigoto. M’en fous que ça se fasse pas.»&amp;lt;br&amp;gt;Sa femme répond qu’il n’a qu’à faire comme il veut. &amp;lt;br&amp;gt;Elle ne lui parle plus de la fenêtre ou de Julien, qu’elle croise une autre fois à la machine à laver. Cette fois, il porte une chemise bleue à petits carreaux.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors, les jours se réchauffent?&amp;amp;nbsp;» Gisèle le regarde et finit par rire malgré elle quand elle le voit se débattre avec le mode d’emploi. Julien la regarde en remettant ses cheveux derrière l’oreille, devant le tambour. Il lui sourit en fermant la machine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Perfecto, vous voyez.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, une chaussette!&amp;lt;br&amp;gt;— Merde!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme essaie d’ouvrir la machine qui commence à tourner, sans succès. Gisèle se penche. Elle décolle avec un geste adroit un petit bâtonnet bleu dans un petit tiroir sous la machine, l’introduit dans le joint métallique de la porte, le fait tourner. Un déclic s’opère.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Fabuleux, vous êtes une vraie fée de la lessive!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lui saute pas au cou, mais serre son poignet un bref instant. Sur ses doigts, surtout le pouce, des poils blonds et frisés. Gisèle se relève en le couvant du regard. Il met sa chaussette dans le tambour, referme la porte.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ne devais-je pas m’occuper d’une fenêtre? Je vous dois bien ça. Je bricole pas mal ici, de toute façon.&amp;lt;br&amp;gt;— Peut-être mardi? Je préfère que mon mari ne soit pas là…&amp;lt;br&amp;gt;— Ah oui!&amp;amp;nbsp;» Il la regarde quelques secondes sans rien dire comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il est tellement jeune et solaire, elle ne peut pas le blâmer. Même avec la mauvaise humeur de son mari que Gisèle endure tous les matins maintenant, en plus de ce lit froid. Lentement, elle en vient à la conclusion qu’elle n’aimera plus du tout Pierre s’il continue à prendre du ventre.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors à mardi, je viendrais sonner dans l’après-midi!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Puis Julien se glisse dans les escaliers à grandes enjambées, en sifflotant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gisèle rentre lundi de petites courses. Un nouveau pull, plus estival qu’elle veut mettre le lendemain. Dans l’entrée, directement collée au mur, un avis anonyme avec un ultimatum au voisin. Elle s’appuie contre la machine à laver. Oublie le sac. Redescend pour le prendre. Quand Gisèle dit à son mari qu’il lui fait honte, qu’il suffisait d’appeler la police une fois, s’il n’en pouvait vraiment plus, Pierre se lève d’un coup. Il crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je te fais honte? Et les petits pisseux de son espèce? Tu crois qu’il sait pas que ça nous tue son bruit à la con?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;À ce moment-là, ça a recommencé. Pierre a lancé sa chope par terre, qui a explosé dans tout le salon. Il s’est rassis. Ils se sont tus pendant que le martèlement se répétait. Le chat s’est réfugié dans la cuisine, l’éclat du verre lui a fait peur. Pierre continue sur un ton neutre&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Naturellement, Madame prend des somnifères, tu peux bien t’en ficher! Mais ce gars me pourrit l’existence&amp;lt;br&amp;gt;— Allons…&amp;lt;br&amp;gt;— Gisèle, il suffit&amp;amp;nbsp;! Plus question de police. Ça, je peux aussi le régler tout seul. S’il continue, il verra bien.&amp;amp;nbsp;» Il a les yeux brillants derrière ses lunettes. Les yeux d’un homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Gisèle se souvient de ses grinçants «&amp;amp;nbsp;Je n’ai pas fermé l’œil.&amp;amp;nbsp;», puis pense&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;tant pis&amp;amp;nbsp;». Elle connaît Pierre, elle voit bien qu’il s’agite, mais qu’il n’entreprendra rien. Oh oui, elle connaît ça. Elle se met à genoux et ramasse le verre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tu pourrais au moins arrêter de boire, ça t’agite. Prends plutôt du lait que cette bière…&amp;lt;br&amp;gt;– J’ai lu dans la feuille que c’était pas bon pour la digestion, le lait.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il reste assis à sa place, sans bouger, même quand il voit qu’elle s’est coupée et qu’elle va chercher le désinfectant dans la salle de bain. Elle en profite pour essayer le nouveau haut devant la commode de la chambre. Quand il la voit, il lui dit&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Madonna, ton décolleté, là. Inconvenant à ton âge.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Naturellement. Et sa bonne humeur à lui, et sa transpiration dans le lit. Elle se tait. Le mari grogne. Voilà qu’il a recommencé à boire. C’est sa faute à elle. On lui disait bien qu’avec une telle différence d’âge, ce n’était pas sage. C’est la faute de cette potiche blonde qu’elle était, dans sa stupide robe avec de la dentelle qui avait coûté cher. La faute à ce séducteur qui n’avait pas pu rester beau.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sort. Elle se dit, juste prendre l’air. Elle finit par monter près de l’église, à un quart d’heure de la maison, entre les rails de trains et son ancien gymnase. Dire qu’elle a passé presque toute sa vie dans cette ville&amp;amp;nbsp;! Elle est fatiguée de tout connaître si bien. Une poubelle à seringues dans ce coin de terrain qui ressemble à peine à un jardin. En vingt ans, l’endroit n’a même pas changé. Elle a pris la veste de Pierre pour sortir, sans vraiment faire attention. Elle y trouve un vieux paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Pierre ne fumait pas beaucoup quand il travaillait, mais elle suppose qu’avec son collègue Yves, il reprend quelques anciens réflexes. &amp;lt;br&amp;gt;Elle se venge de l’odeur du parfum de Pierre et s’allume une cigarette.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre n’a jamais aimé qu’elle fume. Gisèle n’a pas le droit à l’erreur avec Pierre. Quand elle fait des choses qui ne lui plaisent pas, il devient vraiment infantile. &amp;lt;br&amp;gt;Elle pense au passé, celui que son mari laisse de côté, et elle ricane, parce qu’elle n’aime pas ça, même sans avoir Pierre à côté d’elle. Elle n’a vraiment pas besoin de cette femme dans sa tête, qui ricane en parlant d’hommes. Et elle n’a pas envie de savoir, en plus de tout ce qu’elle pense, que les rides sont là.&amp;lt;br&amp;gt;Plus d’une heure a passé quand elle regagne la vieille ville en suivant les lampadaires. Elle se fait surprendre par Julien, qui l’apostrophe quand elle écrase son mégot contre le mur de l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous fumez, et sortez tard?&amp;lt;br&amp;gt;— Si vous me taquinez pour ça… J’ai aussi eu votre âge.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme sourit en s’appuyant contre le mur. Il semble ne pas avoir d’équilibre. Elle regarde un peu mieux. Sa chemise est tachée, peut-être du vin, juste près de la poche. Il se met à rire encore en marmonnant qu’il l’attendait. Gisèle croit comprendre qu’il a oublié ses clés. Elle plaisante.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Heureusement que je me dévergonde.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il étouffe un hoquet, se lance dans une explication sur le rapport entre l’alcool et les hoquets. Gisèle ouvre la porte et conseille à son voisin de faire tremper la chemise rapidement, parce que le vin part difficilement sur les habits.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;À demain tout de même?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle veut sourire quand elle se retourne, mais le jeune homme est en train d’enlever sa chemise et elle ne sait pas quoi dire. Elle commence à monter les premières marches de l’escalier, puis se retourne. Il a un petit peu de graisse autour des hanches. Un tout petit peu. Il lui tend le vêtement avec un air illuminé.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est vous la pro de la lessive, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle décide de dormir sur le canapé, cette nuit-là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Julien sonne, le lendemain, Pierre est parti depuis une demi-heure. Il n’a pas cessé de répéter l’horaire de ses trains pendant qu’il déjeunait, comme s’il avait peur de l’oublier. Gisèle ajuste ses collants avant d’ouvrir la porte. En entrant, Julien a commenté la vieille guitare que Pierre lui a achetée pendant leur voyage en Espagne, près de la commode de l’entrée.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous y jouez, Gisèle?&amp;lt;br&amp;gt;— Parfois.&amp;amp;nbsp;» Jamais.&amp;lt;br&amp;gt;La cuisine avec cet homme est bien plus lumineuse. Exactement comme elle le pensait. Julien prend son café fort et s’attable avec souplesse. Les jambes solides pianotent dans des jeans serrés. Gisèle lui donne de l’eau avec le café. Il s’excuse avec un ton léger.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Dur, dur, je viens de me réveiller.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il a les cheveux un peu en désordre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à un corps encore tiède entre les draps et elle secoue la tête. Oui, la chemise. Elle l’a fait tremper. La tache est bien éclaircie. Julien semble impressionné, mais pas gêné du tout. Il a apporté une boîte à outils bleu métallique qui a fait un gros bruit quand il la pose sur la table de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;En somme, c’est presque pareil à chez moi, non?&amp;amp;nbsp;» Il semble à Gisèle qu’il fait l’enfant pour elle, dans cet écrin poussiéreux de l’appartement, ce désordre de cartons que Pierre ne range jamais et ces meubles qu’elle-même a de plus en plus de peine à voir. Ils se rendent dans la salle de bain. Elle lui montre la fenêtre au-dessus de la baignoire au fond de la pièce. Il entre dans le bassin en émail et se tourne vers elle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ah oui, je crois que je vois le problème. Pourriez-vous me passer…&amp;amp;nbsp;» son regard dilaté s’arrête sur Gisèle comme s’il ne s’attendait pas à cette proximité. Le tournevis, il lui dit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous vous êtes coupée?&amp;lt;br&amp;gt;— Oh rien de grave.&amp;lt;br&amp;gt;— Non, montrez-moi.» Sa main entoure celle de Gisèle. Elle est chaude dans la paume large. Gisèle la retire.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;lt;br&amp;gt;— Oui?&amp;lt;br&amp;gt;— C’est que ces bruits, en haut…&amp;lt;br&amp;gt;— Oh. Vous entendez&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» La voix monte avec un culot séduisant, alors que les lèvres se tordent en moue et qu’il se frotte la nuque.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre m’a dit pour le concert, mais quand même! Je veux dire, il est passé assez souvent, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme descend de son perchoir. Il passe sa langue sur ses lèvres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre mari? Il n’est monté qu’une fois.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il rit.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle a déjà le mur dans le dos quand il s’approche. Il enjambe le rebord de la baignoire. Le miroir au dessus de l’évier leur fait face. La grande glace qu’elle avait tant tenu à déménager. Coquetterie, disait Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous savez, je ne fais pas de musique, Gisèle.&amp;lt;br&amp;gt;– Ah bon?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il avance son visage très près du sien. Elle peut sentir sa respiration. Elle ne répond rien quand il lui dit qu’un tournevis ne sert à rien pour la réparation d’une fenêtre. Il recule. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais j’ai fini ce qu’il me restait à faire.&amp;lt;br&amp;gt;— En haut? C’était pour le travail?&amp;lt;br&amp;gt;— Oui. J’ai refait le plancher. Ça m’a pris du temps.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, le plancher…» &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à Pierre, à ses jambes lourdes dans l’escalier quand il prétendait monter et à son haleine de maintenant qu’il boit. Puis à d’autres choses en regardant Julien. Elle rougit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Allons, il faut tout de même réparer la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ne serait-ce pas plutôt vous qu’il faut réparer Gisèle? Regardez-moi ça, votre mari ne fait même pas le travail plus facile. Où est-il?&amp;lt;br&amp;gt;— À la chasse, avec un ami du collège.&amp;lt;br&amp;gt;— La chasse?&amp;amp;nbsp;» Julien penche à nouveau son visage près du sien. L’arête de son nez dans la lumière de la salle de bain et l’arrière de ses cheveux blonds, comme du papier de praliné, dans la glace.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Oui. C’est son passe-temps favori, depuis qu’il a arrêté de travailler.&amp;amp;nbsp;» Julien sourit. Gribouille vient se frotter contre leurs jambes. Le jeune homme s’agenouille pour le caresser. Gisèle soupire, pense que c’est facile, pour un chat.&amp;lt;br&amp;gt;Elle fait un thé, le voisin reste. Il prend trois sucres. Quand elle lui demande pour le travail, il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais vous n’avez qu’à venir voir en haut. Passez un de ces jours, quand votre mari n’est pas là.&amp;amp;nbsp;» Il a changé de ton pour la fin de la phrase et rit. Gisèle ne sait pas s’il se moque d’elle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois seule, Gisèle a l’impression que Julien a profité de la situation, mais elle ne saurait pas expliquer comment. Ce garçon est étrange, change brusquement de sujet de conversation. Il l’a souvent regardée.&amp;lt;br&amp;gt;Elle allume la télé, il y a une rediffusion d’une émission policière et ça l’agace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Pierre rentre, il ne dit rien. Il est en retard. Elle est en train de manger un reste de soupe devant la télévision. Elle se demande s’il a bu au bistrot avec Yves. Mais quand il l’embrasse distraitement, elle ne sent rien. Il lui demande si elle veut lui refaire un lait. Elle s’est levée pour essuyer les casseroles déjà propres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas de bière?&amp;lt;br&amp;gt;— Je crois qu’aujourd’hui ça ira. Peux dormir tranquille.&amp;lt;br&amp;gt;— Comment?&amp;lt;br&amp;gt;— Son concert, c’est ce soir.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle garde la cuillère dans la bouche. Vraiment, Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;Mais ce soir-là, pas de bruit. Et Pierre qui gueulait si fort la veille se tait aussi, comme s’il était lié au bruit du voisin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, quand elle rentre des courses et qu’elle laisse la porte ouverte, le chat s’échappe et grimpe.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gribouille!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle monte et le prend devant la porte du grenier. Les toilettes de Julien, sur le palier. Elle jette un coup d’oeil dans la direction de la porte d’entrée. Une brosse à dents largement utilisée et une bouteille d’aftershave. Gisèle respire le linge, qui sent comme elle s’y attend. Une odeur de bergamote bon marché avec une pointe salée. &amp;lt;br&amp;gt;Un coup sourd, juste à côté.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute et se place derrière la porte. Le chat miaule.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Aucune réponse. Plus de bruit non plus. Elle est bien sûr que ça vient de chez lui. Peut-être même du salon. Elle se gratte nerveusement la jambe, toque à la porte. Elle connaît leur sonnette stridente, elle ne veut pas s’en servir. Prendre des nouvelles. Ah Julien, comment allez-vous? Je me demandais si une fois, un de ces jours. Après tout, vous m’aviez bien dit…&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien, c’est moi Gisèle. Je peux entrer?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à ce Julien de la salle de bain, imprévisible. Elle hésite. Mais le courrier resté sur l’escalier. Si le jeune homme avait une facture urgente, une lettre? S’il n’avait même pas pris la peine de descendre, il devait sûrement être malade. Peut-être avait-il besoin d’aide?&amp;lt;br&amp;gt;Le chat n’a pas quitté le pas de la porte quand elle reparaît avec le courrier de Julien qu’elle presse contre son ventre. La porte cède silencieusement. Qu’elle soit ouverte rend Gisèle nerveuse, qui tâtonne l’espace de sa voix. Il y a quelque chose dans le salon. &amp;lt;br&amp;gt;Le chat miaule à côté de Gisèle, mais elle n’y fait plus attention. Elle regarde l’homme étendu. Il y a beaucoup de sang, autour de lui. Mais pas de blessure visible. Peut-être dans le dos. Il est recouvert d’une poussière fine et blanche. Elle s’approche à petits pas, dépose le courrier près de sa tête. La peau claire, les yeux fermés, il a l’air de dormir. Une expression paisible qui ne lui ressemble pas. Il y aurait sinon eu sa nervosité d’enfant ou de séduction, cette force dans le corps, ses pupilles mouillées, comme celle d’un animal, lascives ou impitoyables. La voix de Gisèle se mouche dans sa gorge. Il porte la même chemise que le soir où elle l’avait vu ivre. Il y a toujours la légère trace du vin dessus. La lumière sur la barbe blonde. À travers les lèvres entrent ouvertes, on aperçoit l’éclat de ses dents. Elle imagine sa mâchoire se refermant autour de sa main, les dents se serrent en étau sur la chair, une couronne d’ivoire robuste.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle le touche, laisse sa paume entière sur son visage plusieurs secondes. Froid.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a froid, elle aussi. Elle passe ses mains moites sur le tablier. Elle vient de repenser au bruit. Elle serre les poings contre sa poitrine et se frappe doucement. Elle essaie de tout retenir à l’intérieur. Mais elle imagine encore. Une masse sombre qui heurte sa nuque, depuis derrière. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne veut plus y penser. Comment était-il mort, quelle arme, qui avait osé porter un coup mortel et précis dans son dos? Il n’avait pas dû se rendre compte. Mort immédiate? Elle voudrait partir, mais reste finalement, regarde autour d’elle. La poudre blanche? Elle frôle l’habit de l’index, renifle. Elle en a aussi sur elle. Elle lève le regard. Cligne des yeux. Le chat se frotte contre les jambes de son mari.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il est devant la porte de la cuisine. Les mains sur les hanches. Il lui sourit presque. On dirait que cela fait longtemps qu’il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors Gisèle? Qu’est-ce que tu en penses? &amp;lt;br&amp;gt;— Quoi?&amp;lt;br&amp;gt;— Il est beau, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se met à pleurer. Elle n’arrive pas à se retenir. Pierre la regarde. Pierre la domine. &amp;lt;br&amp;gt;«Je savais que tu viendrais, aujourd’hui. Tu m’avais dit que tu ne ferais plus ce genre d’erreur. Et je t’ai fait confiance. Tu crois que parce que je prends de l’âge, tu peux tout te permettre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre marche fort sur le parquet, saisit son col.&amp;lt;br&amp;gt;Elle voit Pierre, Pierre quand ils font l’amour. Pierre qui la frappe, la seule fois où il l’a fait. Quand elle était encore jeune et bête. Pierre qui n’a jamais porté de complet pour son mariage, seulement l’uniforme civil de l’armée. Qu’ils ont été pauvres! Gisèle regarde les yeux de Pierre. Elle pense qu’il est fou, mais elle le reconnaît. Elle connaît cette folie-là. Elle aura beau dire qu’elle ne l’a pas trompé, il ne la croira pas. Pierre a encore de la force. Elle crie quand il la relâche. Le plancher craque sous son corps projeté et la latte se rompt sous son pied gauche. La douleur.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Le petit con, va! Ce qu’il faisait à creuser.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;La latte en basculant révèle une niche avec d’autres sachets en plastique.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre lui lance un petit paquet blanc qu’elle laisse glisser de ses mains. Son mari écarte les bras et crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Partout!&amp;amp;nbsp;» Il montre le plancher du salon.&amp;lt;br&amp;gt;La poussière, comme sur le corps. Elle essuie ses mains sur son tablier. Mais la poudre reste. Est-ce à cause des larmes qu’elle a essayé d’essuyer? Son poignet est poisseux. Elle regarde le jeune homme et elle recommence à sangloter. La main de Pierre, rugueuse, se pose sur sa bouche.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tout ça, c’est de ta faute, Gisèle.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne bouge presque plus, de peur. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;J’aurais eu qu’à appeler les flics, hein? Mais c’est mon affaire. Au début, je pensais que c’était un bon type. Un musicien qu’il avait dit. Mais je l’ai cru quand même. Jeune comme il est. Et puis je vous ai entendus. Tu ris bien avec lui, Gisèle. Hein, que c’est normal de parler au voisin?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre donne un petit coup de pied dans l’épaule du cadavre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Et de laver sa chemise, en plus! Alors je suis monté une deuxième fois, tu vois?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle avale ses larmes. Gisèle pense qu’il suffira d’un coup pour que tout se finisse. Le noir. Elle regarde ses mains. Les larmes tombent dedans. Alors qu’elle ne fait rien, elles continuent de couler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Le beau mort</title>
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				<updated>2012-05-08T20:03:36Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Le beau mort“ nach „Leïla Pellet“ verschoben&lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;#WEITERLEITUNG [[Leïla Pellet]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Leïla Pellet</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Le beau mort“ nach „Leïla Pellet“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Leïla Pellet'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
«&amp;amp;nbsp;Encore!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Pierre dans le lit conjugal se retourne avec un grand saut qui agite le matelas. Gisèle se lève pour lui préparer un lait chaud. Elle profite d’en verser au chat qui demande. Des coups sourds, répétés, font trembler les murs du salon et de la chambre, mais pas ceux de la cuisine. À chaque coup, Pierre lance un «&amp;amp;nbsp;encore&amp;amp;nbsp;» hargneux. Gisèle, debout, regarde ses mains en attendant que le lait chauffe. On dit que les mains ne mentent pas. Et Gisèle ne se ment pas. Après toutes ces années de mariage, si la seule animation vient du voisinage, elle s’en fiche bien. Entre ça et les ronflements de Pierre… &amp;lt;br&amp;gt;Pierre, lui, ne s’en fiche pas. C’est son esprit militaire, elle le charrie. Pierre a été lieutenant à l’armée avant qu’elle le connaisse. Il est monté la veille en peignoir présenter son ventre à la porte de l’étage au-dessus. Est redescendu. Le nouveau voisin&amp;amp;nbsp;: un étudiant soigné, plutôt chic. Paraît que ce sont des percussions africaines, un truc comme ça. Il a bientôt un concert. Pierre a ouvert une bière. Il en avait de nouveau acheté.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, tu te souviens de quand on avait son âge?&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il s’est vautré sur le canapé. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se souvenait, mais a dit non. Elle caresse Gribouille qui lape le lait, se relève, puis&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;Tu recommences?&amp;amp;nbsp;» Ça ne l’émouvait pas de penser à ces temps-là. Pour son mari, c’était l’occasion de regarder une rediffusion de Colombo.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle regarde toujours ses mains et le lait du coin de l’oeil. Elle le laisse cuire et en retire la peau à la cuillère, qu’elle porte à sa bouche. Le bruit s’intensifie. Pierre passe derrière elle et décroche le balai de l’armoire de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vais lui apprendre à ce sale gosse!&amp;lt;br&amp;gt;— Arrête un peu Pierre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah non, là il abuse!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il se rend dans le salon et frappe de toutes ses forces une, deux, trois fois. Silence. Gisèle lui tend le lait et Pierre grommelle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas foutu de dormir!&amp;amp;nbsp;» &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même manège continue le reste de la semaine. Les bruits ne viennent pas tous les soirs, mais la trêve ne dure pas assez longtemps pour qu’on oublie. Ce sont des coups indescriptibles. Entre des meubles que l’on déplace et un lancer de corps. Gisèle ne croit pas aux percussions africaines.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est pas comme ça que ça sonne, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon sang, oui, un de ces tam-tams. Je te dis, il a un concert, le mariole. Si on me croit même plus.&amp;amp;nbsp;» Puis il fait aller ses pas pesants dans l’escalier pendant que Gisèle reste sur le canapé à caresser le chat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Elle rencontre le voisin pour la première fois en revenant des courses. Elle cherche ses clés, au fond du sac, quand quelqu’un s’arrête derrière elle.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je peux vous aider?&amp;lt;br&amp;gt;— Volontiers.&amp;amp;nbsp;» Elle lui sourit, et le trouve aimable. Il porte une veste cintrée. Il est plus grand que son mari et semble avoir la vingtaine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je m’appelle Julien. Je pense que nous sommes voisins.&amp;amp;nbsp;» Le jeune homme rit. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, du second.&amp;amp;nbsp;» Il lui propose de monter les commissions. Gisèle se redresse, sourit. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie. Julien est menuisier, pour l’instant subalterne, va bientôt se mettre à son compte.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle le félicite et pense à son mari à cet âge. Plutôt l’âge qu’elle avait quand elle l’a connu, parce qu’il a fait d’elle sa deuxième femme. Pierre n’aurait pas ri pour une nouvelle voisine. La peur, le jour du mariage, quand elle a dû traverser toute cette allée en gravier et qu’elle avançait si lentement à chaque pas parce que ses pieds s’enfonçaient. Ils ne parlent pas de son mari en montant les escaliers, mais de la lucarne de la salle de bain qui ferme mal. Le voisin promet de passer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La semaine d’après, Pierre remarque une fissure au plafond en buvant son café. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas possible! Regarde-moi ce cochon.&amp;lt;br&amp;gt;— Ce n’était pas déjà là avant&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;— Alors sûrement pas, Gisèle&amp;amp;nbsp;! Tu peux dire tout ce que tu veux, moi je vais le dénoncer à la police s’il continue comme ça, le zigoto. M’en fous que ça se fasse pas.»&amp;lt;br&amp;gt;Sa femme répond qu’il n’a qu’à faire comme il veut. &amp;lt;br&amp;gt;Elle ne lui parle plus de la fenêtre ou de Julien, qu’elle croise une autre fois à la machine à laver. Cette fois, il porte une chemise bleue à petits carreaux.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors, les jours se réchauffent?&amp;amp;nbsp;» Gisèle le regarde et finit par rire malgré elle quand elle le voit se débattre avec le mode d’emploi. Julien la regarde en remettant ses cheveux derrière l’oreille, devant le tambour. Il lui sourit en fermant la machine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Perfecto, vous voyez.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, une chaussette!&amp;lt;br&amp;gt;— Merde!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme essaie d’ouvrir la machine qui commence à tourner, sans succès. Gisèle se penche. Elle décolle avec un geste adroit un petit bâtonnet bleu dans un petit tiroir sous la machine, l’introduit dans le joint métallique de la porte, le fait tourner. Un déclic s’opère.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Fabuleux, vous êtes une vraie fée de la lessive!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lui saute pas au cou, mais serre son poignet un bref instant. Sur ses doigts, surtout le pouce, des poils blonds et frisés. Gisèle se relève en le couvant du regard. Il met sa chaussette dans le tambour, referme la porte.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ne devais-je pas m’occuper d’une fenêtre? Je vous dois bien ça. Je bricole pas mal ici, de toute façon.&amp;lt;br&amp;gt;— Peut-être mardi? Je préfère que mon mari ne soit pas là…&amp;lt;br&amp;gt;— Ah oui!&amp;amp;nbsp;» Il la regarde quelques secondes sans rien dire comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il est tellement jeune et solaire, elle ne peut pas le blâmer. Même avec la mauvaise humeur de son mari que Gisèle endure tous les matins maintenant, en plus de ce lit froid. Lentement, elle en vient à la conclusion qu’elle n’aimera plus du tout Pierre s’il continue à prendre du ventre.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors à mardi, je viendrais sonner dans l’après-midi!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Puis Julien se glisse dans les escaliers à grandes enjambées, en sifflotant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gisèle rentre lundi de petites courses. Un nouveau pull, plus estival qu’elle veut mettre le lendemain. Dans l’entrée, directement collée au mur, un avis anonyme avec un ultimatum au voisin. Elle s’appuie contre la machine à laver. Oublie le sac. Redescend pour le prendre. Quand Gisèle dit à son mari qu’il lui fait honte, qu’il suffisait d’appeler la police une fois, s’il n’en pouvait vraiment plus, Pierre se lève d’un coup. Il crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je te fais honte? Et les petits pisseux de son espèce? Tu crois qu’il sait pas que ça nous tue son bruit à la con?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;À ce moment-là, ça a recommencé. Pierre a lancé sa chope par terre, qui a explosé dans tout le salon. Il s’est rassis. Ils se sont tus pendant que le martèlement se répétait. Le chat s’est réfugié dans la cuisine, l’éclat du verre lui a fait peur. Pierre continue sur un ton neutre&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Naturellement, Madame prend des somnifères, tu peux bien t’en ficher! Mais ce gars me pourrit l’existence&amp;lt;br&amp;gt;— Allons…&amp;lt;br&amp;gt;— Gisèle, il suffit&amp;amp;nbsp;! Plus question de police. Ça, je peux aussi le régler tout seul. S’il continue, il verra bien.&amp;amp;nbsp;» Il a les yeux brillants derrière ses lunettes. Les yeux d’un homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Gisèle se souvient de ses grinçants «&amp;amp;nbsp;Je n’ai pas fermé l’œil.&amp;amp;nbsp;», puis pense&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;tant pis&amp;amp;nbsp;». Elle connaît Pierre, elle voit bien qu’il s’agite, mais qu’il n’entreprendra rien. Oh oui, elle connaît ça. Elle se met à genoux et ramasse le verre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tu pourrais au moins arrêter de boire, ça t’agite. Prends plutôt du lait que cette bière…&amp;lt;br&amp;gt;– J’ai lu dans la feuille que c’était pas bon pour la digestion, le lait.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il reste assis à sa place, sans bouger, même quand il voit qu’elle s’est coupée et qu’elle va chercher le désinfectant dans la salle de bain. Elle en profite pour essayer le nouveau haut devant la commode de la chambre. Quand il la voit, il lui dit&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Madonna, ton décolleté, là. Inconvenant à ton âge.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Naturellement. Et sa bonne humeur à lui, et sa transpiration dans le lit. Elle se tait. Le mari grogne. Voilà qu’il a recommencé à boire. C’est sa faute à elle. On lui disait bien qu’avec une telle différence d’âge, ce n’était pas sage. C’est la faute de cette potiche blonde qu’elle était, dans sa stupide robe avec de la dentelle qui avait coûté cher. La faute à ce séducteur qui n’avait pas pu rester beau.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sort. Elle se dit, juste prendre l’air. Elle finit par monter près de l’église, à un quart d’heure de la maison, entre les rails de trains et son ancien gymnase. Dire qu’elle a passé presque toute sa vie dans cette ville&amp;amp;nbsp;! Elle est fatiguée de tout connaître si bien. Une poubelle à seringues dans ce coin de terrain qui ressemble à peine à un jardin. En vingt ans, l’endroit n’a même pas changé. Elle a pris la veste de Pierre pour sortir, sans vraiment faire attention. Elle y trouve un vieux paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Pierre ne fumait pas beaucoup quand il travaillait, mais elle suppose qu’avec son collègue Yves, il reprend quelques anciens réflexes. &amp;lt;br&amp;gt;Elle se venge de l’odeur du parfum de Pierre et s’allume une cigarette.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre n’a jamais aimé qu’elle fume. Gisèle n’a pas le droit à l’erreur avec Pierre. Quand elle fait des choses qui ne lui plaisent pas, il devient vraiment infantile. &amp;lt;br&amp;gt;Elle pense au passé, celui que son mari laisse de côté, et elle ricane, parce qu’elle n’aime pas ça, même sans avoir Pierre à côté d’elle. Elle n’a vraiment pas besoin de cette femme dans sa tête, qui ricane en parlant d’hommes. Et elle n’a pas envie de savoir, en plus de tout ce qu’elle pense, que les rides sont là.&amp;lt;br&amp;gt;Plus d’une heure a passé quand elle regagne la vieille ville en suivant les lampadaires. Elle se fait surprendre par Julien, qui l’apostrophe quand elle écrase son mégot contre le mur de l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous fumez, et sortez tard?&amp;lt;br&amp;gt;— Si vous me taquinez pour ça… J’ai aussi eu votre âge.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme sourit en s’appuyant contre le mur. Il semble ne pas avoir d’équilibre. Elle regarde un peu mieux. Sa chemise est tachée, peut-être du vin, juste près de la poche. Il se met à rire encore en marmonnant qu’il l’attendait. Gisèle croit comprendre qu’il a oublié ses clés. Elle plaisante.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Heureusement que je me dévergonde.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il étouffe un hoquet, se lance dans une explication sur le rapport entre l’alcool et les hoquets. Gisèle ouvre la porte et conseille à son voisin de faire tremper la chemise rapidement, parce que le vin part difficilement sur les habits.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;À demain tout de même?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle veut sourire quand elle se retourne, mais le jeune homme est en train d’enlever sa chemise et elle ne sait pas quoi dire. Elle commence à monter les premières marches de l’escalier, puis se retourne. Il a un petit peu de graisse autour des hanches. Un tout petit peu. Il lui tend le vêtement avec un air illuminé.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est vous la pro de la lessive, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle décide de dormir sur le canapé, cette nuit-là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Julien sonne, le lendemain, Pierre est parti depuis une demi-heure. Il n’a pas cessé de répéter l’horaire de ses trains pendant qu’il déjeunait, comme s’il avait peur de l’oublier. Gisèle ajuste ses collants avant d’ouvrir la porte. En entrant, Julien a commenté la vieille guitare que Pierre lui a achetée pendant leur voyage en Espagne, près de la commode de l’entrée.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous y jouez, Gisèle?&amp;lt;br&amp;gt;— Parfois.&amp;amp;nbsp;» Jamais.&amp;lt;br&amp;gt;La cuisine avec cet homme est bien plus lumineuse. Exactement comme elle le pensait. Julien prend son café fort et s’attable avec souplesse. Les jambes solides pianotent dans des jeans serrés. Gisèle lui donne de l’eau avec le café. Il s’excuse avec un ton léger.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Dur, dur, je viens de me réveiller.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il a les cheveux un peu en désordre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à un corps encore tiède entre les draps et elle secoue la tête. Oui, la chemise. Elle l’a fait tremper. La tache est bien éclaircie. Julien semble impressionné, mais pas gêné du tout. Il a apporté une boîte à outils bleu métallique qui a fait un gros bruit quand il la pose sur la table de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;En somme, c’est presque pareil à chez moi, non?&amp;amp;nbsp;» Il semble à Gisèle qu’il fait l’enfant pour elle, dans cet écrin poussiéreux de l’appartement, ce désordre de cartons que Pierre ne range jamais et ces meubles qu’elle-même a de plus en plus de peine à voir. Ils se rendent dans la salle de bain. Elle lui montre la fenêtre au-dessus de la baignoire au fond de la pièce. Il entre dans le bassin en émail et se tourne vers elle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ah oui, je crois que je vois le problème. Pourriez-vous me passer…&amp;amp;nbsp;» son regard dilaté s’arrête sur Gisèle comme s’il ne s’attendait pas à cette proximité. Le tournevis, il lui dit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous vous êtes coupée?&amp;lt;br&amp;gt;— Oh rien de grave.&amp;lt;br&amp;gt;— Non, montrez-moi.» Sa main entoure celle de Gisèle. Elle est chaude dans la paume large. Gisèle la retire.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;lt;br&amp;gt;— Oui?&amp;lt;br&amp;gt;— C’est que ces bruits, en haut…&amp;lt;br&amp;gt;— Oh. Vous entendez&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» La voix monte avec un culot séduisant, alors que les lèvres se tordent en moue et qu’il se frotte la nuque.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre m’a dit pour le concert, mais quand même! Je veux dire, il est passé assez souvent, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme descend de son perchoir. Il passe sa langue sur ses lèvres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre mari? Il n’est monté qu’une fois.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il rit.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle a déjà le mur dans le dos quand il s’approche. Il enjambe le rebord de la baignoire. Le miroir au dessus de l’évier leur fait face. La grande glace qu’elle avait tant tenu à déménager. Coquetterie, disait Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous savez, je ne fais pas de musique, Gisèle.&amp;lt;br&amp;gt;– Ah bon?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il avance son visage très près du sien. Elle peut sentir sa respiration. Elle ne répond rien quand il lui dit qu’un tournevis ne sert à rien pour la réparation d’une fenêtre. Il recule. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais j’ai fini ce qu’il me restait à faire.&amp;lt;br&amp;gt;— En haut? C’était pour le travail?&amp;lt;br&amp;gt;— Oui. J’ai refait le plancher. Ça m’a pris du temps.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, le plancher…» &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à Pierre, à ses jambes lourdes dans l’escalier quand il prétendait monter et à son haleine de maintenant qu’il boit. Puis à d’autres choses en regardant Julien. Elle rougit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Allons, il faut tout de même réparer la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ne serait-ce pas plutôt vous qu’il faut réparer Gisèle? Regardez-moi ça, votre mari ne fait même pas le travail plus facile. Où est-il?&amp;lt;br&amp;gt;— À la chasse, avec un ami du collège.&amp;lt;br&amp;gt;— La chasse?&amp;amp;nbsp;» Julien penche à nouveau son visage près du sien. L’arête de son nez dans la lumière de la salle de bain et l’arrière de ses cheveux blonds, comme du papier de praliné, dans la glace.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Oui. C’est son passe-temps favori, depuis qu’il a arrêté de travailler.&amp;amp;nbsp;» Julien sourit. Gribouille vient se frotter contre leurs jambes. Le jeune homme s’agenouille pour le caresser. Gisèle soupire, pense que c’est facile, pour un chat.&amp;lt;br&amp;gt;Elle fait un thé, le voisin reste. Il prend trois sucres. Quand elle lui demande pour le travail, il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais vous n’avez qu’à venir voir en haut. Passez un de ces jours, quand votre mari n’est pas là.&amp;amp;nbsp;» Il a changé de ton pour la fin de la phrase et rit. Gisèle ne sait pas s’il se moque d’elle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois seule, Gisèle a l’impression que Julien a profité de la situation, mais elle ne saurait pas expliquer comment. Ce garçon est étrange, change brusquement de sujet de conversation. Il l’a souvent regardée.&amp;lt;br&amp;gt;Elle allume la télé, il y a une rediffusion d’une émission policière et ça l’agace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Pierre rentre, il ne dit rien. Il est en retard. Elle est en train de manger un reste de soupe devant la télévision. Elle se demande s’il a bu au bistrot avec Yves. Mais quand il l’embrasse distraitement, elle ne sent rien. Il lui demande si elle veut lui refaire un lait. Elle s’est levée pour essuyer les casseroles déjà propres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas de bière?&amp;lt;br&amp;gt;— Je crois qu’aujourd’hui ça ira. Peux dormir tranquille.&amp;lt;br&amp;gt;— Comment?&amp;lt;br&amp;gt;— Son concert, c’est ce soir.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle garde la cuillère dans la bouche. Vraiment, Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;Mais ce soir-là, pas de bruit. Et Pierre qui gueulait si fort la veille se tait aussi, comme s’il était lié au bruit du voisin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, quand elle rentre des courses et qu’elle laisse la porte ouverte, le chat s’échappe et grimpe.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gribouille!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle monte et le prend devant la porte du grenier. Les toilettes de Julien, sur le palier. Elle jette un coup d’oeil dans la direction de la porte d’entrée. Une brosse à dents largement utilisée et une bouteille d’aftershave. Gisèle respire le linge, qui sent comme elle s’y attend. Une odeur de bergamote bon marché avec une pointe salée. &amp;lt;br&amp;gt;Un coup sourd, juste à côté.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute et se place derrière la porte. Le chat miaule.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Aucune réponse. Plus de bruit non plus. Elle est bien sûr que ça vient de chez lui. Peut-être même du salon. Elle se gratte nerveusement la jambe, toque à la porte. Elle connaît leur sonnette stridente, elle ne veut pas s’en servir. Prendre des nouvelles. Ah Julien, comment allez-vous? Je me demandais si une fois, un de ces jours. Après tout, vous m’aviez bien dit…&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien, c’est moi Gisèle. Je peux entrer?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à ce Julien de la salle de bain, imprévisible. Elle hésite. Mais le courrier resté sur l’escalier. Si le jeune homme avait une facture urgente, une lettre? S’il n’avait même pas pris la peine de descendre, il devait sûrement être malade. Peut-être avait-il besoin d’aide?&amp;lt;br&amp;gt;Le chat n’a pas quitté le pas de la porte quand elle reparaît avec le courrier de Julien qu’elle presse contre son ventre. La porte cède silencieusement. Qu’elle soit ouverte rend Gisèle nerveuse, qui tâtonne l’espace de sa voix. Il y a quelque chose dans le salon. &amp;lt;br&amp;gt;Le chat miaule à côté de Gisèle, mais elle n’y fait plus attention. Elle regarde l’homme étendu. Il y a beaucoup de sang, autour de lui. Mais pas de blessure visible. Peut-être dans le dos. Il est recouvert d’une poussière fine et blanche. Elle s’approche à petits pas, dépose le courrier près de sa tête. La peau claire, les yeux fermés, il a l’air de dormir. Une expression paisible qui ne lui ressemble pas. Il y aurait sinon eu sa nervosité d’enfant ou de séduction, cette force dans le corps, ses pupilles mouillées, comme celle d’un animal, lascives ou impitoyables. La voix de Gisèle se mouche dans sa gorge. Il porte la même chemise que le soir où elle l’avait vu ivre. Il y a toujours la légère trace du vin dessus. La lumière sur la barbe blonde. À travers les lèvres entrent ouvertes, on aperçoit l’éclat de ses dents. Elle imagine sa mâchoire se refermant autour de sa main, les dents se serrent en étau sur la chair, une couronne d’ivoire robuste.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle le touche, laisse sa paume entière sur son visage plusieurs secondes. Froid.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a froid, elle aussi. Elle passe ses mains moites sur le tablier. Elle vient de repenser au bruit. Elle serre les poings contre sa poitrine et se frappe doucement. Elle essaie de tout retenir à l’intérieur. Mais elle imagine encore. Une masse sombre qui heurte sa nuque, depuis derrière. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne veut plus y penser. Comment était-il mort, quelle arme, qui avait osé porter un coup mortel et précis dans son dos? Il n’avait pas dû se rendre compte. Mort immédiate? Elle voudrait partir, mais reste finalement, regarde autour d’elle. La poudre blanche? Elle frôle l’habit de l’index, renifle. Elle en a aussi sur elle. Elle lève le regard. Cligne des yeux. Le chat se frotte contre les jambes de son mari.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il est devant la porte de la cuisine. Les mains sur les hanches. Il lui sourit presque. On dirait que cela fait longtemps qu’il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors Gisèle? Qu’est-ce que tu en penses? &amp;lt;br&amp;gt;— Quoi?&amp;lt;br&amp;gt;— Il est beau, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se met à pleurer. Elle n’arrive pas à se retenir. Pierre la regarde. Pierre la domine. &amp;lt;br&amp;gt;«Je savais que tu viendrais, aujourd’hui. Tu m’avais dit que tu ne ferais plus ce genre d’erreur. Et je t’ai fait confiance. Tu crois que parce que je prends de l’âge, tu peux tout te permettre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre marche fort sur le parquet, saisit son col.&amp;lt;br&amp;gt;Elle voit Pierre, Pierre quand ils font l’amour. Pierre qui la frappe, la seule fois où il l’a fait. Quand elle était encore jeune et bête. Pierre qui n’a jamais porté de complet pour son mariage, seulement l’uniforme civil de l’armée. Qu’ils ont été pauvres! Gisèle regarde les yeux de Pierre. Elle pense qu’il est fou, mais elle le reconnaît. Elle connaît cette folie-là. Elle aura beau dire qu’elle ne l’a pas trompé, il ne la croira pas. Pierre a encore de la force. Elle crie quand il la relâche. Le plancher craque sous son corps projeté et la latte se rompt sous son pied gauche. La douleur.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Le petit con, va! Ce qu’il faisait à creuser.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;La latte en basculant révèle une niche avec d’autres sachets en plastique.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre lui lance un petit paquet blanc qu’elle laisse glisser de ses mains. Son mari écarte les bras et crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Partout!&amp;amp;nbsp;» Il montre le plancher du salon.&amp;lt;br&amp;gt;La poussière, comme sur le corps. Elle essuie ses mains sur son tablier. Mais la poudre reste. Est-ce à cause des larmes qu’elle a essayé d’essuyer? Son poignet est poisseux. Elle regarde le jeune homme et elle recommence à sangloter. La main de Pierre, rugueuse, se pose sur sa bouche.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tout ça, c’est de ta faute, Gisèle.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne bouge presque plus, de peur. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;J’aurais eu qu’à appeler les flics, hein? Mais c’est mon affaire. Au début, je pensais que c’était un bon type. Un musicien qu’il avait dit. Mais je l’ai cru quand même. Jeune comme il est. Et puis je vous ai entendus. Tu ris bien avec lui, Gisèle. Hein, que c’est normal de parler au voisin?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre donne un petit coup de pied dans l’épaule du cadavre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Et de laver sa chemise, en plus! Alors je suis monté une deuxième fois, tu vois?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle avale ses larmes. Gisèle pense qu’il suffira d’un coup pour que tout se finisse. Le noir. Elle regarde ses mains. Les larmes tombent dedans. Alors qu’elle ne fait rien, elles continuent de couler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Pablo Jakob</title>
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				<updated>2012-05-08T20:03:03Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;Konrad faisait partie de ceux qui m’avaient envoyé une carte. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Et quand je l’ai croisé au cinéma une semaine plus tard, il m’a demandé si je l’avais reçue.&lt;br /&gt;
Ces situations sont embarrassantes. Tape sur l’épaule. Heureusement, tu es bien entouré.&lt;br /&gt;
Je vivais seul.&lt;br /&gt;
Non merci, Konrad. Tu n’as pas besoin de venir habiter chez moi, même pour quelques temps. Oui, j’ai une chambre de libre. Mais de sûr, ce n’est pas nécessaire. &lt;br /&gt;
Mon patron m’a dit que je pouvais prendre une semaine de vacances. Qu’il trouverait quelqu’un pour me remplacer à la projection.  Que le cinéma pouvait très bien se passer de moi.&lt;br /&gt;
Ça vous fera du bien. &lt;br /&gt;
Changez-vous les idées. &lt;br /&gt;
Reposez-vous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, mon patron s’est exclamé : « Qu’est-ce que vous faites là ? Je vous ai dit de prendre une semaine de congé ! »&lt;br /&gt;
J’ai appelé Konrad. &lt;br /&gt;
Aller boire un verre ? Non, je bosse moi. Tu devrais écouter le patron et te reposer. &lt;br /&gt;
Je suis quand même allé boire un verre.&lt;br /&gt;
Qu’est-ce que je vous sers ?&lt;br /&gt;
Une bière. &lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
C’était un bar tranquille. A deux minutes de chez moi. La serveuse était mignonne, tous les clients la draguaient.&lt;br /&gt;
Je n’osais pas lui dire qu’elle était belle.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
Elle me regardait avec pitié. Apparemment, elle savait. Le mec aux tatouages m’a montré du doigt. Mais ceux au bar ne se sont pas retournés.&lt;br /&gt;
Ça faisait une semaine maintenant.  Ma mère était morte en lavant ses fenêtres. Attaque cérébrale.&lt;br /&gt;
Les cartes blanches, bouquet de roses noires sur la couverture. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Enterrement le mardi, quatorze heures. Porter le cercueil avec mon frère et deux autres inconnus. &lt;br /&gt;
Prêtre à moitié endormi. Eglise à moitié vide&lt;br /&gt;
L’impression qu’on parle plus de Dieu que de la défunte.&lt;br /&gt;
« Rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ ». &lt;br /&gt;
Et puis bénir le cercueil. Lui dire adieu.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfant »&lt;br /&gt;
C’était le marché de Noël sur la place principale. Pendant la nuit, on avait installé des petites cabanes en bois. Les marchands y vendaient leurs bibelots.&lt;br /&gt;
« Le sapin scintillant, la neige d’argent&lt;br /&gt;
Noël mon beau le rêve blanc »&lt;br /&gt;
Konrad m’avait rejoint à Bienne. &lt;br /&gt;
Tu fais quoi cet après-midi ? J’ai rien à faire. Ce n’est pas le marché de Noël à Bienne ? &lt;br /&gt;
Il avait l’air émerveillé par une paire de gants en laine. A seulement dix-sept francs. Mais faits à la main. &lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
Ces chants commençaient à me sortir par les oreilles.  Et puis, trop de monde. On ne peut pas faire deux pas sans se faire bousculer.&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
On a décidé d’aller boire un café chez moi. A contrecœur, je n’avais pas fait le ménage depuis longtemps.&lt;br /&gt;
Konrad n’allait pas râler pour ça.&lt;br /&gt;
Sans lait s’il te plaît. Mais du sucre, il t’en reste du sucre ? Parfait. &lt;br /&gt;
Parler de tout et de rien, &lt;br /&gt;
Tu sais comment c’est. Boulot, boulot, boulot. Le patron m’a dit qu’il se faisait du souci pour toi. Je lui ai dit que t’allais bien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est mon frère qui frappe à la porte. &lt;br /&gt;
Entre. Tu veux boire quelque chose ?&lt;br /&gt;
On ne se dit rien de plus.&lt;br /&gt;
Quelque part, une voiture démarre. Mon frère a l’air fatigué. &lt;br /&gt;
Il me demande quels films je passe ces temps-ci.&lt;br /&gt;
Rien de bon, je réponds. Et je dis aussi :&lt;br /&gt;
« Tu te souviens, maman disait qu’on est de la poussière d’étoiles. Depuis qu’elle est morte, je n’arrête pas d’imaginer le soleil exploser d’une minute à l’autre. »&lt;br /&gt;
En silence, mon frère termine son café. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la nuit que je me sens le plus seul. Maman disait que se réveiller un jour de beau temps, c’est être encore endormi.&lt;br /&gt;
Peut-être qu’un thé m’aidera à dormir.  Je me lève.&lt;br /&gt;
Les cartes de condoléances en tas sur la table. A côté, un paquet de cigarettes. &lt;br /&gt;
Il est où ce briquet ? &lt;br /&gt;
J’en allume une deuxième.&lt;br /&gt;
Depuis la fenêtre, la rue à l’air calme. &lt;br /&gt;
Sonnerie de téléphone portable.&lt;br /&gt;
Oui, c’est Konrad. J’appelle pour savoir si tout va bien.&lt;br /&gt;
J’ai envie de lui dire : « Rien ne va. » &lt;br /&gt;
N’hésite pas à me rappeler si tu as le moindre problème. On se voit demain au cinéma. Konrad raccroche.&lt;br /&gt;
Faudra que je pense à acheter des cigarettes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sept francs, s’il vous plaît. &lt;br /&gt;
Deux bières. Deux hommes.&lt;br /&gt;
L’un me regarde quand il se retourne. Personne d’autre.&lt;br /&gt;
Konrad est en retard.&lt;br /&gt;
La patronne du bar vient me présenter ses condoléances. &lt;br /&gt;
Je réponds. « Merci ».&lt;br /&gt;
Konrad arrive. S’assied. Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Est-ce que tu sais, Konrad, que la lumière met environ huit minutes à parcourir la distance entre la terre et le soleil ? Est-ce que tu le sais, ça ? &lt;br /&gt;
Certaines étoiles n’existent plus. On les voit dans le ciel mais elles sont mortes. &lt;br /&gt;
Est-ce que tu le sais, ça ?&lt;br /&gt;
Ne reste que la poussière. Plus rien que la poussière. Konrad arrive. S’assied.  Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Finalement, je ne dis rien. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tamisée.&lt;br /&gt;
Rien d’autre qu’un mince filet. La lumière s’évanouit.&lt;br /&gt;
Les spectateurs s’assoient en silence. Certains mangent du pop-corn, d’autres sont venus en amoureux. A l’heure précise, le film commence. &lt;br /&gt;
Sur l’écran, l’acteur dit sa réplique.&lt;br /&gt;
Pendant ce temps, je suis dans la cabine. Il fait noir et seule le projecteur offre un peu de lumière&lt;br /&gt;
Applaudissements. La salle se vide. Quand j’éteins le projecteur, l’image disparaît. La bobine se termine.&lt;br /&gt;
A l’aide d’un simple bouton, il est possible de la remettre au début. &lt;br /&gt;
Je l’observe se rembobiner. Puis j’allume une cigarette.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mettre sa veste. Sortir. &lt;br /&gt;
Et puis marcher.&lt;br /&gt;
Maman avait raison.&lt;br /&gt;
Le banc est sale alors je passe ma main dessus. Plus loin, des gosses s’amusent aux balançoires.  &lt;br /&gt;
Nous ne sommes que de la poussière d’étoiles. &lt;br /&gt;
Et pire, nous ne tenons qu’à un fil. &lt;br /&gt;
L’œil rivé sur ma montre, je me donne huit minutes de rembobinage.&lt;br /&gt;
Dans mes souvenirs, maman apparaît rayonnante.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Pablo_Jakob</id>
		<title>Pablo Jakob</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Pablo_Jakob"/>
				<updated>2012-05-08T20:02:44Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Huit minutes“ nach „Pablo Jakob“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Pablo Jakob'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Konrad faisait partie de ceux qui m’avaient envoyé une carte. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Et quand je l’ai croisé au cinéma une semaine plus tard, il m’a demandé si je l’avais reçue.&lt;br /&gt;
Ces situations sont embarrassantes. Tape sur l’épaule. Heureusement, tu es bien entouré.&lt;br /&gt;
Je vivais seul.&lt;br /&gt;
Non merci, Konrad. Tu n’as pas besoin de venir habiter chez moi, même pour quelques temps. Oui, j’ai une chambre de libre. Mais de sûr, ce n’est pas nécessaire. &lt;br /&gt;
Mon patron m’a dit que je pouvais prendre une semaine de vacances. Qu’il trouverait quelqu’un pour me remplacer à la projection.  Que le cinéma pouvait très bien se passer de moi.&lt;br /&gt;
Ça vous fera du bien. &lt;br /&gt;
Changez-vous les idées. &lt;br /&gt;
Reposez-vous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, mon patron s’est exclamé : « Qu’est-ce que vous faites là ? Je vous ai dit de prendre une semaine de congé ! »&lt;br /&gt;
J’ai appelé Konrad. &lt;br /&gt;
Aller boire un verre ? Non, je bosse moi. Tu devrais écouter le patron et te reposer. &lt;br /&gt;
Je suis quand même allé boire un verre.&lt;br /&gt;
Qu’est-ce que je vous sers ?&lt;br /&gt;
Une bière. &lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
C’était un bar tranquille. A deux minutes de chez moi. La serveuse était mignonne, tous les clients la draguaient.&lt;br /&gt;
Je n’osais pas lui dire qu’elle était belle.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
Elle me regardait avec pitié. Apparemment, elle savait. Le mec aux tatouages m’a montré du doigt. Mais ceux au bar ne se sont pas retournés.&lt;br /&gt;
Ça faisait une semaine maintenant.  Ma mère était morte en lavant ses fenêtres. Attaque cérébrale.&lt;br /&gt;
Les cartes blanches, bouquet de roses noires sur la couverture. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Enterrement le mardi, quatorze heures. Porter le cercueil avec mon frère et deux autres inconnus. &lt;br /&gt;
Prêtre à moitié endormi. Eglise à moitié vide&lt;br /&gt;
L’impression qu’on parle plus de Dieu que de la défunte.&lt;br /&gt;
« Rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ ». &lt;br /&gt;
Et puis bénir le cercueil. Lui dire adieu.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfant »&lt;br /&gt;
C’était le marché de Noël sur la place principale. Pendant la nuit, on avait installé des petites cabanes en bois. Les marchands y vendaient leurs bibelots.&lt;br /&gt;
« Le sapin scintillant, la neige d’argent&lt;br /&gt;
Noël mon beau le rêve blanc »&lt;br /&gt;
Konrad m’avait rejoint à Bienne. &lt;br /&gt;
Tu fais quoi cet après-midi ? J’ai rien à faire. Ce n’est pas le marché de Noël à Bienne ? &lt;br /&gt;
Il avait l’air émerveillé par une paire de gants en laine. A seulement dix-sept francs. Mais faits à la main. &lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
Ces chants commençaient à me sortir par les oreilles.  Et puis, trop de monde. On ne peut pas faire deux pas sans se faire bousculer.&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
On a décidé d’aller boire un café chez moi. A contrecœur, je n’avais pas fait le ménage depuis longtemps.&lt;br /&gt;
Konrad n’allait pas râler pour ça.&lt;br /&gt;
Sans lait s’il te plaît. Mais du sucre, il t’en reste du sucre ? Parfait. &lt;br /&gt;
Parler de tout et de rien, &lt;br /&gt;
Tu sais comment c’est. Boulot, boulot, boulot. Le patron m’a dit qu’il se faisait du souci pour toi. Je lui ai dit que t’allais bien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est mon frère qui frappe à la porte. &lt;br /&gt;
Entre. Tu veux boire quelque chose ?&lt;br /&gt;
On ne se dit rien de plus.&lt;br /&gt;
Quelque part, une voiture démarre. Mon frère a l’air fatigué. &lt;br /&gt;
Il me demande quels films je passe ces temps-ci.&lt;br /&gt;
Rien de bon, je réponds. Et je dis aussi :&lt;br /&gt;
« Tu te souviens, maman disait qu’on est de la poussière d’étoiles. Depuis qu’elle est morte, je n’arrête pas d’imaginer le soleil exploser d’une minute à l’autre. »&lt;br /&gt;
En silence, mon frère termine son café. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la nuit que je me sens le plus seul. Maman disait que se réveiller un jour de beau temps, c’est être encore endormi.&lt;br /&gt;
Peut-être qu’un thé m’aidera à dormir.  Je me lève.&lt;br /&gt;
Les cartes de condoléances en tas sur la table. A côté, un paquet de cigarettes. &lt;br /&gt;
Il est où ce briquet ? &lt;br /&gt;
J’en allume une deuxième.&lt;br /&gt;
Depuis la fenêtre, la rue à l’air calme. &lt;br /&gt;
Sonnerie de téléphone portable.&lt;br /&gt;
Oui, c’est Konrad. J’appelle pour savoir si tout va bien.&lt;br /&gt;
J’ai envie de lui dire : « Rien ne va. » &lt;br /&gt;
N’hésite pas à me rappeler si tu as le moindre problème. On se voit demain au cinéma. Konrad raccroche.&lt;br /&gt;
Faudra que je pense à acheter des cigarettes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sept francs, s’il vous plaît. &lt;br /&gt;
Deux bières. Deux hommes.&lt;br /&gt;
L’un me regarde quand il se retourne. Personne d’autre.&lt;br /&gt;
Konrad est en retard.&lt;br /&gt;
La patronne du bar vient me présenter ses condoléances. &lt;br /&gt;
Je réponds. « Merci ».&lt;br /&gt;
Konrad arrive. S’assied. Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Est-ce que tu sais, Konrad, que la lumière met environ huit minutes à parcourir la distance entre la terre et le soleil ? Est-ce que tu le sais, ça ? &lt;br /&gt;
Certaines étoiles n’existent plus. On les voit dans le ciel mais elles sont mortes. &lt;br /&gt;
Est-ce que tu le sais, ça ?&lt;br /&gt;
Ne reste que la poussière. Plus rien que la poussière. Konrad arrive. S’assied.  Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Finalement, je ne dis rien. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tamisée.&lt;br /&gt;
Rien d’autre qu’un mince filet. La lumière s’évanouit.&lt;br /&gt;
Les spectateurs s’assoient en silence. Certains mangent du pop-corn, d’autres sont venus en amoureux. A l’heure précise, le film commence. &lt;br /&gt;
Sur l’écran, l’acteur dit sa réplique.&lt;br /&gt;
Pendant ce temps, je suis dans la cabine. Il fait noir et seule le projecteur offre un peu de lumière&lt;br /&gt;
Applaudissements. La salle se vide. Quand j’éteins le projecteur, l’image disparaît. La bobine se termine.&lt;br /&gt;
A l’aide d’un simple bouton, il est possible de la remettre au début. &lt;br /&gt;
Je l’observe se rembobiner. Puis j’allume une cigarette.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mettre sa veste. Sortir. &lt;br /&gt;
Et puis marcher.&lt;br /&gt;
Maman avait raison.&lt;br /&gt;
Le banc est sale alors je passe ma main dessus. Plus loin, des gosses s’amusent aux balançoires.  &lt;br /&gt;
Nous ne sommes que de la poussière d’étoiles. &lt;br /&gt;
Et pire, nous ne tenons qu’à un fil. &lt;br /&gt;
L’œil rivé sur ma montre, je me donne huit minutes de rembobinage.&lt;br /&gt;
Dans mes souvenirs, maman apparaît rayonnante.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Huit_minutes</id>
		<title>Huit minutes</title>
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				<updated>2012-05-08T20:02:44Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: hat „Huit minutes“ nach „Pablo Jakob“ verschoben&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;#WEITERLEITUNG [[Pablo Jakob]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Proximit(%C3%A9)s</id>
		<title>Proximit(é)s</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;[[Datei:proximites.jpg]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;&lt;/div&gt;</summary>
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		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Simultan:B%C3%BCcher/proximit%C3%A9s</id>
		<title>Simultan:Bücher/proximités</title>
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				<updated>2012-05-08T19:38:42Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „{{Gespeichertes Buch}}  == Proximit(é)s == :Proximit(é)s :Huit minutes :Le beau mort :Le roman inachevé :Rue Aliénor  [[Kategorie:Bücher|…“&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Gespeichertes Buch}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Proximit(é)s ==&lt;br /&gt;
:[[Proximit(é)s]]&lt;br /&gt;
:[[Huit minutes]]&lt;br /&gt;
:[[Le beau mort]]&lt;br /&gt;
:[[Le roman inachevé]]&lt;br /&gt;
:[[Rue Aliénor]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Kategorie:Bücher|Bücher/proximités]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Laurence_Lanier</id>
		<title>Laurence Lanier</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Laurence_Lanier"/>
				<updated>2012-05-08T19:35:45Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan''' &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan'''&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
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&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T19:33:35Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan''' &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan'''&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
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&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T19:31:59Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan''' &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Monsieur Vannier'''&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Lucille'''&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Tarkan'''&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Édouard Morand'''&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
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&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T19:29:01Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tarkan &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lucille&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Édouard Morand&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008'''&amp;lt;br&amp;gt;Lucille&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tarkan&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Édouard Morand&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &lt;br /&gt;
'''&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;'''IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Épilogue''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
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&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Laurence Lanier</title>
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				<updated>2012-05-08T19:27:41Z</updated>
		
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&lt;div&gt;'''Laurence Lanier'''&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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Ils ont disparu. &amp;lt;br&amp;gt;Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est délivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt;C’est monsieur Perez qui a donné l’alerte. Vêtu de son bleu de travail surmonté d’un gilet orange fluorescent, il a embrassé sa femme et quitté l’appartement sur les coups de cinq heures trente du matin. S’est enfoncé un bonnet sur la tête avant de s’engager dans le froid piquant sa peau dure. Il grimpe les quelques marches qui le séparent de la place de jeu et de la route, et s’immobilise. Ses yeux bridés s’arrondissent pour lui éviter de rouler sur un cadavre de bouteille, comme il l’a fait quelques années plus tôt – fracture du coccyx, six mois d’arrêt, une bouée en forme de canard pour assoir son postérieur, même en public – mais il n’y a rien à éviter. Il fait le tour de la place, inspecte chaque recoin, le front en sueur, les yeux exorbités. Rien n’indique leur présence. Monsieur Perez enlève son bonnet et s’essuie le front. Ils reviendront sûrement ce soir, il n’y a pas à s’inquiéter, tout redeviendra comme avant. Et pourtant. Il ne parvient pas à se rassurer. Ce pressentiment. Il quitte la place de jeux et réveille sa femme. Ils sont partis. Elle reste interloquée, puis sort du lit. Elle grimpe à l’étage supérieur en chemise de nuit, sonne chez les Alvares, qui répandent à leur tour la rumeur dans l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;Les villas ne sont informées que vers sept heures lorsque monsieur Morand quitte son domicile pour se rendre au Cycle d’Orientation. À quelques mètres de là, Lucille dort encore. La réunion de la veille l’a obsédée, elle s’est endormie avec peine. Elle a pensé à Tarkan et s’est promis, comme souvent, que ce serait la dernière fois. À l’autre bout de la rue, monsieur Vannier dort lui aussi à poings fermés. Pour la première fois depuis des années, aucun bruit, aucun rire n’est venu le perturber. La réunion lui a été interdite et il ignore tout ce qui a pu s’y passer. Ce que monsieur Vannier retient au lendemain du 3 novembre, c’est qu’il a extrêmement bien dormi.&amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Morand, lui, part plus tôt ce matin car il doit s’expliquer avec une collègue au sujet d’un baiser volé lors d’une réunion de professeur. Il grimpe dans sa Mini, soucieux, sans rien remarquer. Avant qu’il ne démarre, le père d’un de ses élèves vient frapper à la vitre. «&amp;amp;nbsp;Regardez la place, il n’y a plus rien. Ils sont partis. – Qui ils&amp;amp;nbsp;? – Enfin monsieur Morand, vous savez bien. Ça va être terrible. – On le leur a demandé, ils ont abdiqué, monsieur Perreira, ne vous inquiétez pas. Bonne journée à vous&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; Morand appuie sur la commande à distance et verrouille sa voiture, sa mallette en cuir sous le bras, un dossier coincé sous le menton. Il grimpe les dix-huit marches – il a compté – qui le séparent du premier étage du Cycle d’orientation, glisse son dossier sous le coude et ouvre la porte de sa classe. À l’autre bout du couloir, il croise le regard de sa collègue. Un regard froid, haineux. Il lui sourit et ferme la porte. Repense à l’attitude affolée de monsieur Perreira. Un frisson parcourt son échine&amp;amp;nbsp;: Une rébellion immédiate aurait été logique, ils s’y attendent tous. Mais le silence est troublant. Désormais, le quartier a une bonne raison de s’inquiéter. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;I&amp;lt;br&amp;gt;6 septembre 2004 &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tarkan &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
«&amp;amp;nbsp;Ouech mec, paraît qu’la maison d’là-bas a été vendue&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt;Farid, quinze ans, un training Nike blanc pend entre les jambes écartées, il avance comme si on lui avait enfoncé un balai dans le cul. Il tape dans les mains de ses copains qui l’attendent déjà depuis un moment. «&amp;amp;nbsp;M’prends pas la tête, c’est ma mère qu’m’fait chier&amp;amp;nbsp;». Comme d’habitude, ils se retrouvent dans la cour de l’école enfantine, rue Aliénor. Il y a chez eux comme un gène de l’école enfantine, qu’ils se transmettent de frères à frères, de potes à potes.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu parles de quelle maison&amp;amp;nbsp;? demande Tarkan, un turc au visage pâle et mal rasé, assis sur le rebord de la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben celle-là mec. Paraît qu’y’a un méd’cin qui va v’nir s’y planter avec toute sa p’tite famille.&amp;lt;br&amp;gt; – Ah ouais&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais.&amp;lt;br&amp;gt;Farid est fier de sa nouvelle. Les autres s’en foutent.&amp;lt;br&amp;gt; – Les mecs, j’crois pas qu’vous captez, on pourra plus y passer. C’est fini d’se rouler des joints sur la terrasse ou de couper pour l’CO. Y vont nous faire chier.&amp;lt;br&amp;gt; – Elle était déjà habitée je crois cette baraque avant, non&amp;amp;nbsp;? Demande Toni, un Capverdien avec un visage qui sourit.&amp;lt;br&amp;gt; – Par deux vieilles, reprend Fidan, et ça nous a pas empêché de nous défoncer au premier étage.&amp;lt;br&amp;gt;Ils rigolent, Farid insiste.&amp;lt;br&amp;gt; – Ben c’est fini ça, y vont faire chier. Vous verrez.&amp;lt;br&amp;gt; – Toi fais pas chier Man, si ça s’trouve la fille s’ra bonne. Ajouta Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – Et quoi&amp;amp;nbsp;? C’est une bourge, j’vois pas c’que ça m’change.&amp;lt;br&amp;gt; – J’disais ça comme ça. Relax. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lucille&amp;lt;br&amp;gt; Ils sont encore là. Elle ne voit qu’eux. Eux, les rares fois où elle ose sortir, quand elle doit rentrer. Elle les aperçoit depuis la fenêtre et dans le jardin, parfois. Eux partout.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a peur, elle déteste cette ville. Une semaine qu’ils ont emménagé, que ses parents l’ont traînée de force dans cet endroit de merde. Romont. C’est vraiment n’importe quoi. Son frère et elle les ont prévenu&amp;amp;nbsp;: il n’y a que des étrangers qui foutent le bordel. À Romont y’a toujours des bastons, et des trucs graves, parfois. Et que surtout, surtout, la rue où ils prévoient d’habiter, c’était leur QG. Qu’ils s’appellent La Famille et que c’est vraiment une famille qui craint, avec que des couillons, et que tous ceux qui ne font pas partie de La famille se font taper dessus.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre père sera à deux pas du cabinet, et on est tombés amoureux de cette maison&amp;amp;nbsp;».&amp;lt;br&amp;gt; C’était tout. Six mois plus tard, ils emménageaient.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon, si jamais vous en voyez un passer, vous m’appelez, ou si je ne suis pas là, vous lui dites quelque chose. C’est compris&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt; La chasse est ouverte. Son père désespère de voir cavaler et parfois trottiner – comme s’ils faisaient le tour du propriétaire – de petits groupes de jeunes dans son jardin. Contourner comme si de rien n’était la maison, et descendre jusqu’à la barrière qu’ils enjambent un à un pour se rendre au CO. «&amp;amp;nbsp;C’est plus court par-là M’sieur, et les vieilles elles nous laissaient passer, elles s’en fichaient&amp;amp;nbsp;». Peut-être, mais lui n’a rien à voir avec les vieilles et il veut avoir la paix dans son jardin. Il leur court donc après.&amp;lt;br&amp;gt; Elle hoche la tête et pense qu’il peut toujours rêver. Si ça lui plait de traquer les groupes de jeunes, libre à lui de le faire. Elle craint les représailles et préfère ne pas sortir de la maison, attendre que le cauchemar finisse. Elle s’enferme dans sa chambre. À quand l’installation de volets renforcés aux fenêtres&amp;amp;nbsp;? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Édouard Morand&amp;lt;br&amp;gt;Il l’attend encore. Édouard Morand jette un œil par-dessus son épaule. L’anorak noir de Kevin flotte près de la Mini. Il frissonne. Ce gosse ne le lâchera jamais. Il referme sa mallette, verrouille la classe et descend les escaliers lentement. Il doit trouver une solution intelligente, autrement cette histoire risque de mal se terminer. Il ferme la porte de sa classe quand Marcel Grandjean l’appelle. Morand déteste Grandjean, il le trouve inintéressant et collant, il a toujours une blague nulle ou des histoires chloroformiques à raconter. Pourtant aujourd’hui Morand le salue avec entrain.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu te sens bien&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean est pris au dépourvu.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui, très bien.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sembles stressé, t’es sûr que ça va&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Mais oui. Comment s’est passé ton week-end&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt;Morand entraîne doucement Grandjean vers la sortie.&amp;lt;br&amp;gt; – Bien, je suis parti à la pêche. Si tu voyais ce que les gens jettent dans les rivières, c’est…&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’en doute pas, mon vieux. Tu veux pas avancer un peu plus vite&amp;amp;nbsp;? Ma mallette ne supporte pas la pluie.&amp;lt;br&amp;gt; Morand guide Grandjean du côté du parking. Heureux d’avoir quelqu’un à qui raconter sa vie, il ne remarque pas que sa voiture est garée de l’autre côté. Soudain, il s’arrête.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas Kevin là-bas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Où&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Là, devant ta voiture&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ah oui, possible.&amp;lt;br&amp;gt;Morand hausse les épaules.&amp;lt;br&amp;gt; – Il me fout la pétoche ce gosse. &amp;lt;br&amp;gt;Grandjean ralentit.&amp;lt;br&amp;gt; – Il a quatorze ans Marcel, faut pas exagérer.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu sais que son père le battait&amp;amp;nbsp;? C’est horrible ce qu’on raconte. Paraît que son grand-frère l’a assassiné. Dans son garage, t’imagines, avec Kevin à côté. Tout un chargeur dans le corps.&amp;lt;br&amp;gt; – Je sais tout ça, Marcel. Il était dans ma classe.&amp;lt;br&amp;gt; – Paraît qu’il t’en veut aussi. Merde t’as choisi le bon élève à renvoyer.&amp;lt;br&amp;gt; – Il s’est renvoyé tout seul Marcel. Revenir à l’école avec un pitbull ce n’était pas sa meilleure idée.&amp;lt;br&amp;gt; – Oui, n’empêche… Ah mais mince, où je vais moi&amp;amp;nbsp;? Ma voiture est là-bas au fond. Désolé mon vieux, faut que j’y aille.&amp;lt;br&amp;gt; Marcel Grandjean part à grandes enjambées dans la direction opposée à celle de Kevin. Morand pressent qu’il ne sait même pas où se trouve sa voiture. Kevin n’est qu’à quelques pas, il se résigne à l’affronter. Après tout, ce n’est qu’un gosse.&amp;lt;br&amp;gt; – Salut Kevin. Qu’est-ce que tu fais là&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;Silence. Morand déverrouille ses portières. Kevin ne bouge pas. Il le fixe avec un étrange sourire.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu voulais me dire quelque chose&amp;amp;nbsp;? Morand hésite à entrer dans la voiture. Assis, il est vulnérable.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu n’as rien à faire ici Kevin, rentre chez toi. Le directeur t’a prévenu, la prochaine fois qu’il te croise, il appelle la police.&amp;lt;br&amp;gt; Silence.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais qu’est-ce que tu veux à la fin&amp;amp;nbsp;? Tu vas me suivre longtemps&amp;amp;nbsp;? Tu ne ferais pas mieux de te chercher une nouvelle école&amp;amp;nbsp;? Tu perds ton temps, Kevin. Je ne sais pas ce que tu me veux, mais tu perds ton temps.&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand s’assied au volant. Le mètre quatre-vingts de Kevin surplombe son capot. Il met le contact sans le lâcher des yeux et la voiture recule doucement. Kevin ne bouge pas. Il sourit toujours. Morand passe la seconde. Dans le rétroviseur, il voit Kevin lever la main et faire sembler de le flinguer.&amp;lt;br&amp;gt; Morand jette sa mallette sur le canapé, enlève sa veste et renifle son aisselle. Il pue la transpiration. Il pue la peur. Il jure et monte prendre une douche. L’eau chaude le calme, le lave de tout. Il remplit sa bouche du liquide chaud et crache sur la vitre. Un gosse de quatorze ans le terrorise, lamentable. Il enfile un peignoir et se poste devant sa fenêtre. Le terrain de jeu résonne de rires et de musique. Il regarde l’école enfantine, les immeubles qui l’entourent. S’attarde sur les deux mémés qui bravent le froid, appuyées sur leur tintébin. Ici, il est en sécurité. Le bruit ne le dérange pas, tant qu’il y en a, il ne risque rien. Kevin et ses provocations racistes ne pourront jamais s’introduire dans le quartier, les jeunes veillent au grain. Ils sont sa protection. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; PD. Les deux lettres s’étalent en grand sur le portail. Monsieur Vannier soupire. Ces petits cons ne peuvent pas savoir. Ne peuvent pas ressentir. Et d’ailleurs est-ce que ça ressent des choses, des animaux pareils&amp;amp;nbsp;! Il s’agenouille. Un seau d’eau posé près de lui, il entreprend de frotter les lettres tracées au marqueur rouge. Ces animaux. Jamais ils ne le laisseront en paix. Ils les détestent. Oui, ils les détestent. Ces Noirs, ces Arabes, ces Albanais. Qu’ils restent chez eux au lieu d’emmerder les honnêtes gens. Ils viennent en Suisse pour nous emmerder. Nous emmerder. On leur donne un foyer, on leur donne un travail et ils nous empêchent de dormir&amp;amp;nbsp;! Ils ne foutent rien de la journée. Ils sont là, ils discutent, ils écoutent de la musique, ils insultent les vieux. Comme lui. Ils en ont fait leur tête de turc. Non pas de turc, Dieu non&amp;amp;nbsp;! Leur bouc-émissaire.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier frotte rageusement et les larmes lui montent aux yeux. Chaque jour, il les entend rôder. Ils viennent sous ses fenêtres et hurlent&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;pédé&amp;amp;nbsp;!&amp;amp;nbsp;» Et ils éclatent de rire. Ils ne peuvent pas comprendre, ces crétins. Une fille passe, ils lui sautent dessus et le lendemain une autre. Et elles se laissent faire ces graines de prostituées. Alors que lui. Il essuie une larme. Ils ne peuvent pas comprendre, une seule femme dans toute une vie. Il est seul oui, sa vie s’est arrêtée avec la mort de Mathilde. Vingt ans déjà qu’elle est partie. Ils ne peuvent pas comprendre. L’insulte ne part pas, il faut repeindre. Il donne un coup de pied dans le seau et regagne sa maison où les dix-neuf photos de sa femme l’attendent. Il prend le marteau et accroche la vingtième dans l’entrée. Le six septembre, vingt ans aujourd’hui.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la rue, il entend des cris. Un jour, ils payeraient. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II&amp;lt;br&amp;gt;5 février 2008&amp;lt;br&amp;gt;Lucille&amp;lt;br&amp;gt; – Dites mademoiselle, vous êtes trop bien pour m’adresser la parole&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Lucille se retourne, elle distingue vaguement une haute silhouette noire dans le rideau de neige. De gros flocons se déposent dans ses cheveux, sur le bout de son nez, lui brouillent la vue. Mais elle a reconnu la voix de Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – En réalité, je pensais que c’était vous qui me snobiez. Vous savez, ne pas vous faire voir en ma compagnie.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan arrive rapidement à sa hauteur.&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu veux qu’à chaque fois que tu sors de chez toi ils t’appellent la pute à Tarkan, je peux très bien me montrer avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – Non merci, j’n’y tiens pas, sourit Lucille. Mais je me demande si ce n’est pas plutôt parce que tu as honte de moi.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça. Tu as tout compris, répond-il en se baissant.&amp;lt;br&amp;gt;Elle lui tâte la joue d’un air réprobateur&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Tu aurais pu te raser&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Y’a du relâchement depuis que tu n’es plus là pour me ramener à l’ordre. J’ai quand même droit à la bise&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que ça fait longtemps…&amp;lt;br&amp;gt; Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils se font la bise. Il pique. Elle grimace.&amp;lt;br&amp;gt; – Sincèrement, rase-toi. &amp;lt;br&amp;gt; – Moi aussi, ça me fait plaisir de te revoir. Je te raccompagne&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas peur qu’ils te voient&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Pas avec ce temps, fait trop froid.&amp;lt;br&amp;gt; Ils quittent la gare et grimpent la pente qui les ramène à la rue Aliénor. Leurs pieds s’enfoncent dans la neige, ne font aucun bruit. Il fait si froid qu’ils ont l’impression que le son aussi a gelé. Ils ne se sont plus vus depuis des mois et pourtant, Tarkan habite de l’autre côté de la rue, dans les immeubles, et traîne tous les jours avec sa bande devant l’école enfantine. Devant chez elle. Lucille l’aperçoit, ne le salue jamais, il ne la regarde pas. C’est comme ça. Ils sont dans deux collèges différents, n’ont plus de raison de se côtoyer. Il lui a écrit un sms une ou deux fois. Elle n’a jamais pris l’initiative. Il a oublié.&amp;lt;br&amp;gt; – J’adore la neige, il dit.&amp;lt;br&amp;gt; – Quel est le rapport&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Aucun, ça me rappelle juste des souvenirs.&amp;lt;br&amp;gt; Elle s’arrête. Le regarde, hésite entre la contrariété et la gêne.&amp;lt;br&amp;gt; – Ne recommence pas, Tarkan.&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai juste dit que j’aimais la neige, c’est quoi l’problème&amp;amp;nbsp;? &amp;lt;br&amp;gt; Lucille remonte le col de sa veste, ils sont arrivés devant chez elle. Tarkan se met à rire&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ouais, tu pensais à quelque chose de spécial&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Arrête avec ça, elle rougit, tu t’es fait des films.&amp;lt;br&amp;gt; – Sûrement…&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan, arrête&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Deux ans plus tôt. Sortie d’hiver avec le CO, une bataille de boules de neige, séparés du groupe. Ils s’étaient retrouvés seuls. Il l’avait savonnée, elle avait riposté et puis il l’avait immobilisée au sol. S’était couché sur elle. Elle avait crié, l’avait frappé puis avait abandonné. Il la maintenait trop fort, et plus elle luttait plus il se collait contre elle. Elle n’avait plus rien dit. Elle avait eu chaud, senti ses joues brûler et il avait souri, sa jambe coincée entre les siennes et elle n’osait pas penser où était posé son entrejambe. Rien que d’y repenser, elle se sentait transpirer. Ils étaient restés plusieurs secondes dans cette position, et Tarkan l’avait embrassée. Il avait introduit sa langue dans sa bouche, elle en était restée tétanisée. Chaque fois qu’elle y repensait elle avait honte. Il avait dû penser qu’elle ne savait pas embrasser, que c’était son premier baiser. C’était le cas. Quand leurs bouches s’étaient décollées, ni l’un ni l’autre n’avait su comment réagir. Tarkan avait fait une remarque sexiste et elle s’était dégagée. Furieuse. Il avait enchaîné des commentaires lourds auxquelles elle n’avait pas répondu. Il n’avait pas fait allusion au baiser.&amp;lt;br&amp;gt; – C’était rien, Tarkan, faut te calmer.&amp;lt;br&amp;gt; – Alors pourquoi t’es bientôt aussi rouge que ton bonnet&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Il fait froid, j’ai la peau sensible. De toute façon c’est toi qui dois avoir honte, tu avais une copine.&amp;lt;br&amp;gt; – Ouais, et tu le savais. C’est mal de vouloir piquer le mec d’une autre.&amp;lt;br&amp;gt; – Je n’aurais jamais voulu te piquer à qui que ce soit.&amp;lt;br&amp;gt; – Et pourquoi pas&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que t’es musulman et que tu traites les filles comme de la merde.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan ne sourit plus.&amp;lt;br&amp;gt; – D’où tu sors ça&amp;amp;nbsp;? C’est n’importe quoi, t’en sais rien du tout&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Tarkan. J’te connais. Je sais comme tu es, je sais ce que tu me dis et je t’ai vu avec ta dernière. Jamais je n’aurais voulu être à sa place.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as aucune idée. J’avais raison d’être comme ça avec elle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Elle hausse les épaules, il n’ajoute rien. Par la fenêtre, ils voient qu’on allume la lumière du couloir.&amp;lt;br&amp;gt; – J’devrais pas rester là, ton père me tuerait s’il me voyait avec toi.&amp;lt;br&amp;gt; – N’importe quoi. C’est vous qui avez un problème avec les bourges. Pas nous.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est parce que vous n’avez pas de problèmes avec nous que vous nous envoyez les flics&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Attends, confonds pas tout. Vous n’avez pas le droit d’être là en plus vous faites un bordel pas possible. On peut pas dormir.&amp;lt;br&amp;gt; – Et on est étrangers.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas ça le problème. C’est trop facile de tout ramener au racisme. Vous vous remettez jamais en question&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – T’es vraiment une faux-cul, tu sais très bien qu’si on était tous blancs et pas arabes, pas musulmans, hein, y’aurait pas d’problèmes.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais non. Écoute Tarkan, j’ai pas envie de parler de ça avec toi. J’étais contente de te voir, j’ai pas envie qu’on se prenne la tête.&amp;lt;br&amp;gt; – T’es contente de me voir, même si je suis musulman&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Même si t’es musulman. Je suis toujours contente de te voir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tarkan&amp;lt;br&amp;gt; Quand il arrive chez Farid, ils sont déjà tous là. Il y a des miettes de chips et de la bière disséminées dans toute la pièce, les mecs hurlent devant Fifa 2008. C’est Farid et Toni qui jouent, les autres boivent et commentent. Entre deux dribbles Farid lui demande&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’es à la bourre mec. Soirée chargée&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Les autres ricanent.&amp;lt;br&amp;gt; – Pourquoi ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – T’voyais pas l’autre, là, Emilie&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si, j’l’ai vue.&amp;lt;br&amp;gt; – Tu l’as pécho&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Ça t’regarde pas mec&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi ça m’r’garde pas&amp;amp;nbsp;? Depuis quand tu t’la joues perso&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan hausse les épaules. Les autres se taisent, observent la scène.&amp;lt;br&amp;gt; – J’m’la joue pas perso. Ok&amp;amp;nbsp;? J’l’ai pécho.&amp;lt;br&amp;gt; – Oh putain j’ai eu peur, j’ai presque cru qu’t’avais viré pédé. &amp;lt;br&amp;gt; – T’as fini l’interrogatoire&amp;amp;nbsp;? J’peux m’asseoir&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan se dégage une place sur le canapé, prend la manette des mains de Toni, s’enfile une chips dans la bouche.&amp;lt;br&amp;gt; – Maintenant, tu vas voir comme j’vais t’défoncer mec.&amp;lt;br&amp;gt; Farid prend un but avant d’avoir pu répondre.&amp;lt;br&amp;gt; – Connard.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as encore rien vu. J’vais t’mettre la misère. Mais après, on bouge. J’ai pas envie de rester moisir ici ce soir.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan marque encore deux buts. Farid s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt; – Au fait Tarkan, c’était bien toute à l’heure avec Lucille&amp;amp;nbsp;? demande Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Quoi Lucille&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Vous en avez eu des choses à vous dire. Trente minutes qu’vous avez parlé, non&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – J’pigerais jamais c’que tu trouves à c’te pétasse, lâche Farid.&amp;lt;br&amp;gt; Et il marque un but. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Édouard Morand&amp;lt;br&amp;gt; Édouard Morand n’entend pas tout de suite. Le volume du Home cinéma couvre les premiers bruits. Il lui faut une scène d’amour dans son James Bond pour comprendre que quelque chose est en train de se passer. Musique langoureuse, souffles et gémissements des deux acteurs, et soudain, par-dessus et comme étouffés, des cris. Il fronce les sourcils, baisse le son de la télévision, attend. Les hurlements sont réels et ne cessent pas. Il se lève lorsqu’une des fenêtres du salon explose. Morand se jette au pied de son canapé pour se protéger des débris. Le bruit assourdissant qui a précédé l’impact le tétanise. Il pense à Kevin. Qui hantait ses pires cauchemars, le traquait et finissait par l’exécuter d’un chargeur entier dans le corps. Kevin qui a disparu du jour au lendemain. Un matin, Morand s’est réveillé, s’est rendu au CO sans apercevoir l’anorak noir de Kevin, en est reparti sans se sentir épié, ne l’a plus jamais croisé dans le reflet d’une vitrine. Morand se dit que Kevin est revenu. Qu’il va enfin avoir droit à sa vengeance. Il reste à terre, mains sur la tête. Une deuxième détonation et des hurlements de plus en plus forts. On hurle devant sa porte, on tape et on supplie. Il ouvre et trois de ses anciens élèves se jettent à l’intérieur.&amp;lt;br&amp;gt; – Refermez, vite&amp;amp;nbsp;! Il faut prévenir la police, il est devenu complètement fou&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Morand a tout juste le temps d’apercevoir dans la nuit deux ou trois jeunes disparaître derrière les fourrés qui bordent les immeubles, et à leur poursuite, crachant et maudissant, Monsieur Vannier, la main tendue, le poing refermé sur un pistolet.&amp;lt;br&amp;gt; Morand claque la porte. À l’intérieur, Tarkan a déjà prévenu la police.&amp;lt;br&amp;gt; &amp;lt;br&amp;gt;Monsieur Vannier&amp;lt;br&amp;gt; Il faisait beau, le soleil éblouissait l’objectif. La photo est un peu surexposée mais il devine les cheveux blonds, exceptionnellement, dénoués et l’éclat de la dentition. Il reconnaît les pommettes hautes dans le visage anguleux, il croit même apercevoir le fin trait des sourcils, foncés, contrastants avec la chevelure, mais il n’est plus très sûr de ce qu’il voit ou de ce dont il se souvient. Monsieur Vannier regarde sa femme et comble les détails que la photo a occultés. Il sait qu’à cet instant, ses cheveux s’étaient soulevés par une bourrasque et qu’il avait découvert une image de sa femme qui l’excitait terriblement. Monsieur Vannier se demande s’il a eu le courage de le lui dire. Ses shorts trois-quarts blancs trempaient dans l’eau tandis que ses fesses reposaient à même le bord de la barque. Sa position avait manqué les envoyer tous deux à l’eau et il avait été contraint de s’asseoir dans le bord opposé pour maintenir l’équilibre de l’embarcation. Ils avaient passé la journée à admirer la régate, à contempler de magnifiques voiliers. Sa femme adorait les bateaux. La petite barque était une plaisanterie, mais elle avait été profondément émue et il n’avait pas osé lui avouer qu’il ne voulait que la charrier. Dès lors, ils avaient passé tous leurs week-ends de beau temps à se promener sur le Léman.&amp;lt;br&amp;gt; C’était une journée parfaite, pense monsieur Vannier. Comme chaque jour passé à ses côtés. Je me demande si.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ne va pas au bout de sa question, il ne s’entend plus penser. Dehors le bruit a repris depuis bientôt une heure. Il a tenté d’en faire abstraction, il s’est concentré sur ce souvenir heureux mais les beuglements de ces animaux l’empêchent de retrouver sa femme. À chaque fois qu’il l’aperçoit, qu’il retrouve son sourire et ses jambes qui s’ébattent sous la chaleur d’août, un rire ou une insulte ricoche contre son image et la force à s’éloigner. Sa femme disparaît à mesure que le bruit s’intensifie. Monsieur Vannier se concentre, il pense aux cheveux blonds et il pense au rouge à lèvres qui déborde légèrement d’un côté. Mais de quel côté bon Dieu&amp;amp;nbsp;? Monsieur Vannier tente de se rappeler de quel côté il avait pu embrasser sa femme pour étaler son rouge à lèvres. De quel côté avait-il l’habitude de tourner la tête lorsqu’il l’embrassait. La musique fait trembler ses murs et ses tempes s’agitent. Il attrape les couvertures, se glisse au fond de son lit, le cadre posé sur sa poitrine. Il penchait la tête vers la gauche, il croit se souvenir. Il penchait la tête vers la gauche. Les fenêtres vibrent sous les basses et Monsieur Vannier se demande si elles vont finir par exploser et puis il se rappelle qu’il doit penser à autre chose, que c’est autre chose qui devrait l’intéresser, mais que ce bruit continu, cette cruelle marque d’indifférence à sa peine, cette provocation l’empêche de revivre son passé. Les beuglements ne s’arrêtent pas et monsieur Vannier comprend que c’est pour lui. Depuis toujours, depuis toutes les années qu’il habite rue Aliénor, ils n’ont fait que de le provoquer. Ils savent sa peine, ils savent son chagrin et ils s’en repaissent comme des vautours qui n’auraient rien d’autre à se fourrer dans le bec. Il a tenté de tolérer ces débordements, de ne pas faire de vagues mais il est visé, c’est certain. Ces PD, ces graffitis, ces insultes qui résonnent contre ses murs, il ne les a pas mérités. Ils pensent qu’il n’a plus rien dans le ventre parce qu’il est malheureux, qu’ils pourront le terrasser comme ils veulent, mais ils ne savent pas ces gars, ils ne savent pas que le malheur peut rendre fou.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier ouvre le tiroir de sa table de nuit. Sous les paquets de mouchoirs, la crème pour les mains et son étui à lunettes, il attrape une toute autre sorte d’étui. Monsieur Vannier s’empare de son pistolet et ouvre la porte d’entrée, tout juste vêtu d’une robe de chambre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;III&amp;lt;br&amp;gt;3 novembre 2011 &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lucille regarde par la fenêtre, elle hésite. Il y a plus de monde devant l’école enfantine qu’elle n’en a affronté en sept ans de vie à Romont. Elle se dit qu’elle doit faire un effort, que c’est important. Elle se dit qu’elle n’a pas besoin de prendre la parole, et d’ailleurs que pourrait-elle bien avoir à dire&amp;amp;nbsp;? Ce qui l’intéresse c’est de voir ce qu’il va se passer, si un dialogue est possible. S’ils seront là. Tous. Si ceux qui attendent devant la porte de l’école vont entrer ou s’ils vont se contenter de regarder les autres passer.&amp;lt;br&amp;gt; Elle enfile sa veste, regarde la montre à son poignet. Ses parents, qu’elle a convaincus de venir, la dépassent «&amp;amp;nbsp;Tu viens&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» et quittent la maison, traversent la route. Lucille referme rapidement la porte et les rejoint, se cache entre eux pour passer au travers de l’allée de jeunes amassés devant l’entrée de l’école.&amp;lt;br&amp;gt; À l’intérieur, elle ne reconnaît que les visages des voisins qui habitent la villa à côté de la sienne. Sept ans qu’elle habite à Romont, et dans une assemblée de quarante personnes, elle ne connaît que deux visages. La plupart sont des personnes âgées serrées sur des bancs ou de petites chaises, il n’y a pas de jeunes de son âge du côté des plaignants. Elle s’assied au fond de la salle avec ses parents, jette un coup d’œil du côté des jeunes des immeubles. À peine surprenant, ils ne sont que cinq&amp;amp;nbsp;: des adolescents qu’elle situe entre douze et quinze ans, c’est-à-dire bien trop jeunes pour traîner dans la bande accusée ce soir. Tarkan n’est pas là, elle avait pourtant espéré l’apercevoir.&amp;lt;br&amp;gt; Devant et autour d’une grande table siègent deux policiers, un animateur, deux jeunes de Romont, le préfet et un médiateur. Elle ignorait qu’un médiateur avait été chargé depuis un an de calmer le jeu. Elle se rend compte qu’elle avait minimisé le problème. Les vieux sont très remontés.&amp;lt;br&amp;gt; Dix-neuf heures dix. L’animateur attend encore, espère voir arriver d’autres jeunes mais il semble qu’ils préfèrent rester à l’extérieur et ne pas se mêler à l’assemblée. Il explique les règles du débat, informe l’assistance que les personnes assises autour de la table vont chacune donner leur impression et leur avis quant à la situation, expliquer les dispositifs mis en place pour qu’une cohabitation paisible soit possible et que seulement après avoir entendu tout le monde, les riverains pourront prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; Si les quinze premières minutes se passent sans heurts, un sentiment de ras-le-bol se dégage très nettement chez les plaignants. À plusieurs reprises, un monsieur aux cheveux blancs coupés en brosse se lève difficilement et aboie en direction de la police ou de l’animateur. Il se plaint du bruit, des rires, de la musique, des voitures qui roulent vite et tard dans une rue réservée aux riverains. Le monsieur se demande quand la police va se décider à sévir. Les policiers lui expliquent qu’ils viennent parfois, quand les voisins appellent mais qu’ils ne peuvent pas les arrêter, et que c’est pour cette raison qu’une réunion a été mise en place, pour régler le problème sans violence, pour le régler intelligemment. Le monsieur grommelle encore, les cinq jeunes concernés ne disent pas grand-chose. Après tout, se dit Lucille, ce n’est pas encore leur problème. Le plus téméraire ose tout de même une question «&amp;amp;nbsp;Pourquoi vous ne venez pas nous dire qu’on fait du bruit, plutôt que d’appeler la police&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» C’est le tollé général. Plusieurs personnes se lèvent, hurlent en même temps. L’animateur n’arrive pas à contenir l’énervement des voisins, Lucille n’aurait jamais pensé que ce seraient les vieux qu’il faudrait calmer. Ils ont peur, ils brament. Ils sont vieux, ils sont seuls, ils ne vont pas sortir de chez eux la nuit pour demander à une bande de vingt jeunes de faire moins de bruit, on va leur rire au nez, leur casser la figure. Certains arguent avoir essayé de leur faire entendre raison et avoir essuyé des moqueries ou pire des insultes. Le jeune ne répond pas, il s’appuie contre le mur, attend que l’orage passe. Lorsque l’animateur arrive à placer un mot, il donne la parole à la jeune fille assise à ses côtés. Elle prétend n’avoir jamais eu peur d’eux, qu’il faut les connaître, qu’ils sont peut-être un peu bruyants mais pas méchants, qu’ils sont pour elle comme des grands frères. Lucille se dit que c’est facile de parler ainsi quand on fait partie de leur bande. Elle connaît vaguement la fille, sait qu’elle est pratiquement née avec eux. Pour Lucille, son avis ne compte pas. Tout comme pour les riverains qui grognent toujours plus. Il n’y a pas que les habitants des cinq villas de Rue Aliénor qui n’en peuvent plus, les habitants des immeubles aussi se plaignent&amp;amp;nbsp;: les jeunes doivent aller ailleurs. Ils n’ont d’ailleurs aucun droit de rester à l’école enfantine, répète le préfet, c’est une propriété privée et le désordre qu’ils sèment empêche les enfants de venir jouer sur la place de jeux. Une maman explique qu’elle a peur que ses enfants se coupent sur des briques de verre. L’ambiance gagne en intensité quand la porte d’entrée s’ouvre violemment sur Farid, Tarkan, Toni et d’autres encore dont Lucille ignore les noms. Ça, c’est la merde, pense Lucille. Le trio de tête s’arrête devant les chaises où crachotent les voisins et Farid beugle qu’il veut prendre la parole. L’animateur tente de le faire s’asseoir et lui demande d’attendre avant de prendre la parole mais Farid insiste&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis là maintenant, alors c’est maintenant que je parle&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Il y a un souffle de mécontentements mais Farid est grand et excité, personne n’ose s’opposer à voix haute.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est quoi l’problème alors&amp;amp;nbsp;? C’est parce qu’on squatte l’école enfantine, c’est ça&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est entre autre ce qui vous est reproché, répond le préfet.&amp;lt;br&amp;gt; – Et j’peux savoir pourquoi ça dérange&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Si tu étais venu plus tôt, tu le saurais, ajoute le médiateur.&amp;lt;br&amp;gt; – On fait rien de mal et on peut pas aller ailleurs, y a rien qui est prévu pour nous&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Le préfet sursaute sur sa chaise, mais si, il y a le Bicubic qui possède une grande place de jeux, et vous êtes loin des endroits habités.&amp;lt;br&amp;gt; – Le Bicubic&amp;amp;nbsp;? On n’a pas le droit d’y rester après vingt-deux heures, ajoute Toni.&amp;lt;br&amp;gt; – Mais ça, mon cher, c’est comme partout.&amp;lt;br&amp;gt; Dans l’assistance, le monsieur aux cheveux blancs et courts lâche un commentaire malheureux à voix trop haute pour être ignoré.&amp;lt;br&amp;gt; – Si leurs parents s’en occupaient un peu, ils n’auraient pas besoin de traîner dans la rue. Tout ça c’est une question d’éducation.&amp;lt;br&amp;gt; Farid sursaute et s’approche du vieux&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – T’as dit quoi toi&amp;amp;nbsp;? Non mais répète, putain répète si t’oses&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – J’ai dit que si votre mère vous avait bien éduqués, on n’en serait pas là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Je t’interdis de parler de ma mère, de quel droit i’ parle de ma mère çui-là&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Depuis que tu nous emmerdes, petit con&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Farid se rapproche du viel homme qui se lève maladroitement de sa chaise pour lui faire face. L’animateur se précipite également, se place entre les deux hommes.&amp;lt;br&amp;gt; – T’as pas besoin de te foutre là, mec&amp;amp;nbsp;! On n’est pas des animaux, on va pas lui mettre sur la gueule.&amp;lt;br&amp;gt; Derrière l’homme, plusieurs voisins se lèvent également, rebondissent sur les propos de Farid. Sa réaction violente, son entrée fracassante et son comportement, comment peut-on éviter de penser qu’il a raté un maillon de l’évolution&amp;amp;nbsp;? Lucille pense que Farid est décidemment un gros con, mais que tout le monde semble oublier que l’insulte, ce n’est pas de lui qu’elle est venue en premier. Farid s’agite de plus en plus, il aboie sur chaque personne osant prendre la parole.&amp;lt;br&amp;gt; – On n’est pas des animaux, si vous avez quequ’chose à dire, vous pouvez venir nous parler, on va pas vous mordre, putain&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Derrière lui, Toni essaie de calmer le jeu, C’est bon Farid, c’est bon, attends.&amp;lt;br&amp;gt; – Ta gueule mec, lance Farid en dégageant le bras que Toni avait agrippé, c’est moi qui parle-là, me dis pas d’me la fermer, c’est eux qui font chier, merde. On n’a nulle part où se retrouver, vous nous balancez la police sans même nous avoir parlé, mais merde&amp;amp;nbsp;! C’est à nous qu’on parle d’éducation&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – Parce que tu crois qu’ose venir vous parlez&amp;amp;nbsp;? Tu as vu comme tu réagis&amp;amp;nbsp;? Ose une petite femme toute rabougrie.&amp;lt;br&amp;gt; – Arrêtez&amp;amp;nbsp;! Tonne une voix que Lucille connaît. Arrêtez de vous engueuler, reprend monsieur Morand. Ce sont des jeunes intelligents, je les ai tous eu à l’école, il suffit d’engager un dialogue, pas de se mettre à hurler&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – On en a marre des connards de ton espèce&amp;amp;nbsp;! Lance quelqu’un. Monsieur Morand secoue la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille regarde attentivement Farid dont les tempes se soulèvent à vue d’œil, l’animateur qui transpire, se trouve toujours entre les deux camps, et les habitants qui se lèvent les uns après les autres pour faire face au clan de jeunes qui grossit. Tarkan ne dit rien, mais il contient la fureur de Farid. Farid n’oserait jamais parler à Tarkan comme il a parlé à Toni&amp;amp;nbsp;: ils se partagent l’autorité.&amp;lt;br&amp;gt; – Un connard de mon espèce&amp;amp;nbsp;? Mais de quel espèce tu parles bouffon&amp;amp;nbsp;? Hein&amp;amp;nbsp;? Tu crois qu’on sait pas qu’c’est parce qu’on est pas suisses qu’vous nous faites chier&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; – C’est pas parce que t’es pas suisse c’est parce que tu nous emmerdes toute la journée et la nuit&amp;amp;nbsp;! On ne peut pas dormir, on n’ose plus sortir, vous nous pourrissez la vie&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; – Et si t’es pas content, t’as qu’à rentrer chez toi, on n’a pas besoin de gens comme vous ici.&amp;lt;br&amp;gt; – Un voisin en avait tellement marre qu’il vous a même tiré dessus, je vous rappelle&amp;amp;nbsp;! C’est dommage qu’il n’ait pas réussi son coup&amp;amp;nbsp;!&amp;lt;br&amp;gt; Les policiers sont obligés d’intervenir, Farid et son groupe deviennent menaçants et la fureur des voisins les rend imprudents et provocateurs&amp;amp;nbsp;: ils ne pensent pas aux conséquences. Un policier attrape Farid par le bras, mais Tarkan arrête de justesse le poing de son ami qui n’aurait pas manqué l’œil du policier.&amp;lt;br&amp;gt; – Farid, on s’casse&amp;amp;nbsp;! Chuchote Tarkan, la main toujours fermement accrochée à celle de Farid. On bouge, maintenant.&amp;lt;br&amp;gt; – C’est ça, cassez-vous petits merdeux&amp;amp;nbsp;! Et on laisse entrer en Suisse des cas pareils&amp;amp;nbsp;! Continue le vieux responsable du bordel.&amp;lt;br&amp;gt; – Je suis né en Suisse, pauvre con, je le suis autant que toi, lui murmure Tarkan. On s’barre les mecs. On y va.&amp;lt;br&amp;gt; Dans la cohue, Lucille n’entend plus les hurlements de l’animateur qui tente de rétablir le silence, de reprendre le dialogue. Elle le voit sautiller pour se faire entendre et ne perçoit aucun son, seulement sa bouche qui s’ouvre et sa langue qui s’agite, en vain. Le préfet, les mains en porte-voix clarifie une dernière fois la situation&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – Vous n’avez plus le droit de venir à l’école enfantine, vous m’avez compris&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan pousse ses amis en dehors de l’école et se retourne une dernière fois pour répondre au préfet&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt; – On a compris. Mais vous finirez par regretter. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;IV&amp;lt;br&amp;gt;4 novembre 2011 &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont disparu. Le lendemain, lorsque le voisinage se réveille, il n’y a plus trace de leur passage. Seulement un paquet de chips qui vole, chassé par la bise glaciale de novembre. La poubelle, est vide. Les balançoires sont débarrassées des bouteilles et des cannettes de bières. Le château de bois est déivré des sacs plastiques et des détritus.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Vannier sort de chez lui pour acheter le journal. La rue est déserte et le soleil brille pour la première fois de la semaine. Il remarque la propreté de la place de jeux. «&amp;amp;nbsp;Ils ont enfin fini par céder&amp;amp;nbsp;» il se réjouit. Il reprend sa route, mais déjà madame Butty, sa voisine, l’arrête, lui raconte. Quand monsieur Vannier se retrouve seul, il ne continue pas, il rebrousse chemin et ferme sa porte à clef, accroche la chaîne. Les mots de la voisine résonnent encore&amp;amp;nbsp;: ils vont se venger.&amp;lt;br&amp;gt; Monsieur Morand attend ses élèves. Les fesses appuyées contre son bureau, il compte les minutes de retard. Mais plus il attend et plus il se rend compte que ceux de Romont, présents à la réunion de la veille ou les frères de ceux-ci, manquent à l’appel. Il n’a rien à se reprocher mais il est déçu de la tournure qu’ont pris les événements. Il aurait suffi de dialoguer, tranquillement. Il est certain qu’un compromis était possible. Il connaît bien ces jeunes, et au fond, ils ne sont pas méchants.&amp;lt;br&amp;gt; Lucille pense à Tarkan. Elle a hésité à lui envoyer un sms après la réunion mais elle n’a pas osé. Elle se demande comment interpréter ses dernières paroles. Tarkan avait-il vraiment l’intention de se venger&amp;amp;nbsp;? Elle le connaissait bien, elle ne le voyait pas du tout violent ou dangereux. Mais elle ne peut pas se mettre dans la tête d’une personne étrangère dans son propre pays. «&amp;amp;nbsp;C’est intéressant de voir qu’ils ne se sentent pas chez eux. Après tout, ils le sont bien plus que nous, ils sont nés à Romont, eux&amp;amp;nbsp;», a dit son père lorsqu’ils ont regagné leur maison. Lucille a l’impression que, décidemment, la rue Aliénor n’est un abri pour personne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Épilogue &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rue Aliénor n’a jamais été aussi déserte. De jour comme de nuit, c’est à peine si les chats osent s’y risquer. Parfois, une grand-mère sourde ou imprudente s’aventure en tintébin jusque sur le banc de l’école enfantine où plus personne ne vient la rejoindre. Les gens ont peur. Les jeunes ont tenu leur promesse, ils ne viennent plus. On ne les croise ni à la Migros, ni à la gare, et la place de jeux est continuellement déserte. Les mères empêchent leurs enfants d’y jouer, craignent de voir apparaître une horde d’adolescents prêts à les démembrer sur place. Lucille ne croise plus jamais Tarkan, il ne lui donne plus de nouvelle. Pour la première fois depuis qu’ils se connaissent, c’est elle qui lui écrit en premier. Qu’est-ce que tu deviens&amp;amp;nbsp;? Son sms reste sans réponse.&amp;lt;br&amp;gt; Elle évite de passer devant la place de jeux, ce n’est pas qu’elle se méfie réellement, elle ne tient simplement pas à prendre de risques inutiles. Pas tant que Tarkan ne lui aura pas répondu.&amp;lt;br&amp;gt; Depuis le quatre novembre monsieur Vannier n’a plus quitté sa maison. Retranché dans sa chambre à coucher, il écoute les bruits inexistants de la rue. Il tressaille aux sons de moteurs, il espère à chaque rire d’enfants. Parfois il croit entendre les PD, les insultes qui l’avaient amené à commettre l’irréparable. Il n’avait jamais payé pour son acte. Aux yeux de la loi, oui, mais jamais envers les jeunes. Il sent au creux de son ventre que la vendetta lui est destinée. Si les autres seront épargnés, monsieur Vannier ne se fait aucune illusion. La prison l’avait mis à l’abri pendant plus de deux ans. Il se retrouve maintenant débarqué en pleine guerre des gangs et il serait une victime. Il en est convaincu. À vingt deux heures le samedi trois décembre deux mille onze, monsieur Vannier se suicide d’une balle dans la tête.&amp;lt;br&amp;gt; Tarkan avait raison&amp;amp;nbsp;: vraiment, toute la rue Aliénor regrette. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Arthur Brügger</title>
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				<updated>2012-05-08T19:24:04Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „'''Arthur Brügger'''  Mon personnage est sorti du miroir et m’a fait face. A présent il me regarde, il est comme je l’ai décrit à la page trente-sept du p…“&lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;'''Arthur Brügger'''&lt;br /&gt;
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Mon personnage est sorti du miroir et m’a fait face. A présent il me regarde, il est comme je l’ai décrit à la page trente-sept du premier livre : des yeux noirs, mal rasé, blouson en jeans, les mains usées. &amp;lt;br&amp;gt;- J’en ai marre de tuer des gens.&amp;lt;br&amp;gt;Il me dit ça, et puis il va s’asseoir à la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu me fais un café ?&amp;lt;br&amp;gt;Je lui sers un café noir, comme il aime. Il met deux sucres. D’habitude, il déteste le sucre dans le café. Il boit une gorgée.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça fait cinq romans, il me dit. Je suis un serial killer qui se fait enfermer, relâcher, enfermer, interner, et puis je m’évade. Tu me mènes la vie dure. J’ai envie de me poser, de tout arrêter.&amp;lt;br&amp;gt;Voilà cinq jours que je suis enfermé chez moi pour terminer mon dernier livre, et alors que je vais me rafraîchir à la salle de bain, pris par le doute, mon personnage me regarde à travers le miroir, et sort pour me dire d’arrêter. &amp;lt;br&amp;gt;Arrêter ? On ne peut pas arrêter. Les gens attendent quelque chose de nous ! Ils veulent découvrir la suite de tes aventures. Ils veulent de l’action, du sang, du drame !&amp;lt;br&amp;gt;- Mais t’as pensé à moi ? C’est facile, pour toi, derrière ta machine à écrire. Moi, j’en ai assez !&amp;lt;br&amp;gt;On reste un moment sans rien dire. Je fixe ses yeux noirs, son visage d’homme ravagé.&amp;lt;br&amp;gt;- Et puis mon histoire sonne cliché. Echappé d’un asile psychiatrique. Diagnostic de schizophrénie. C’est toi, le schizophrène. &amp;lt;br&amp;gt;Je souris. Pourtant c’est crédible, c’est vendeur. Traumatisme de la petite enfance, il a vu son père tuer sa propre mère. Normal qu’il parte en délire.&amp;lt;br&amp;gt;- Qu’est-ce que t’en sais ? C’est pas à toi que c’est arrivé.&amp;lt;br&amp;gt;Je lui demande ce qu’il attend de moi.&amp;lt;br&amp;gt;- J’aimerais être le héros d’un roman d’amour. Un roman facile, un roman à l’eau de rose. J’aimerais que les gens m’aiment. Être interprété au cinéma par Hugh Grant. Être le gentil, le bien-aimé. Voilà ce que j’aimerais.&amp;lt;br&amp;gt;On va quand même pas s’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Pourquoi pas ? Pourvu que je sois heureux. Je tomberais amoureux, une fille superbe, un peu brisée. Au début ça ne marcherait pas, je serais désespéré parce que je suis un grand romantique, et puis à la fin ce serait l’amour avec un grand A. Une fin facile, sans prise de tête, sans drame, sans embrouilles. Tout est bien qui finit bien. &amp;lt;br&amp;gt;Ça n’intéresse personne.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu parles. C’est pas parce que t’es allergique au bonheur que le monde entier est comme toi.&amp;lt;br&amp;gt;Je refuse. Je ne peux pas m’abaisser à ça.&amp;lt;br&amp;gt;- Je pensais bien que t’allais dire ça. T’es mon auteur, quand même, je te connais.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort son Glock 9 mm, celui que moi-même lui ai mis dans les mains, dans le manuscrit. Il le pointe lentement vers moi et il dit cette phrase que je lui fais toujours répéter dans de telles situations :&amp;lt;br&amp;gt;- Alors on va passer à la manière forte.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne bouge pas, les mains sur la table.&amp;lt;br&amp;gt;- Tu vas te lever gentiment, et aller derrière ta machine à écrire. D’abord tu vas commencer par effacer ce que tu as écrit.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça ? Tout ?! &amp;lt;br&amp;gt;- Tout le dernier roman. Et tu vas écrire ce que je vais te dicter. Mot pour mot. Il est temps que je reprenne ma vie en main.&amp;lt;br&amp;gt;Il se prend pour un écrivain, le con ! C’est moi, l’écrivain, moi !&amp;lt;br&amp;gt;- C’est ce qu’on va voir. Allez, debout !&amp;lt;br&amp;gt;On se lève, on va dans la chambre, je m'asseye à mon bureau, il reste derrière moi, l’arme pointé contre l’arrière de mon crâne. Je tremble, je suis en sueur. Il jubile.&amp;lt;br&amp;gt;- Je porte un magnifique complet sur mesure. Je suis à un bal costumé. J’en ai marre de cet accoutrement ridicule, et puis de traîner dans des bars glauques. Le roman va commencer sur une phrase d’Eluard : « L’amour est plus léger que le désir d’aimer. » &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lit pas de poésie.&amp;lt;br&amp;gt;- Si, j’adore la poésie.&amp;lt;br&amp;gt;Il n’y connait rien.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux faire comme si.&amp;lt;br&amp;gt;Il appuie l’arme contre ma tête.&amp;lt;br&amp;gt;- C’est celui qui tient le fusil qui décide. C’est toi-même qui a écrit cette phrase débile, tu ne te souviens pas, page 320, dans mon deuxième livre.&amp;lt;br&amp;gt;Comment ça, son deuxième livre ?&amp;lt;br&amp;gt;- C’est moi le héros.&amp;lt;br&amp;gt;Je ne vois aucune échappatoire. Je lui demande un verre d’eau. N’importe quoi pourvu d’échapper à ce qu’il me fait écrire. Il commence à dicter. Mes doigts lui obéissent. Il sourit, satisfait.&amp;lt;br&amp;gt;- Bon, tu as l’air de bien te débrouiller. Continue comme ça, je te fais confiance, je vais prendre une douche.&amp;lt;br&amp;gt;Il sort de la chambre. J’entends l’eau couler dans ma salle de bain. Pourquoi je continue ? C’est mon personnage, bon sang ! C’est à moi d’avoir le contrôle, pas l’inverse. Quand il sort de la douche, ma serviette autour de la taille, je lui dis que c’est impossible de le rendre gentil. Il croit ne plus m’appartenir, alors qu’il m’appartient encore tout entier. La preuve, c’est qu’il me tient en captivité, qu’il menace de me tuer. Il est toujours le dangereux psychopathe qu’il dit ne plus vouloir être. Il fronce les sourcils. Je n’ai qu’à arrêter d’écrire, et il ne pourra jamais me tuer.&amp;lt;br&amp;gt;- Ça, tu ne peux pas, et tu le sais très bien. L'écriture, c’est tout ce que tu as. Tu te détestes, tu détestes le fait que tu aies besoin d’écrire, mais tu ne peux pas faire autrement.&amp;lt;br&amp;gt;J’ai déjà entendu ça quelque part.&amp;lt;br&amp;gt;- Bien sûr, je l’ai déjà dit. Dans le monologue à la fin du troisième livre. « Tuer, c’est tout ce que j’ai. Je me déteste, je déteste le fait que j’aie besoin de tuer, mais je ne peux pas faire autrement. »&amp;lt;br&amp;gt;Il peut dire ce qu’il veut, je ne suis pas comme lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Plus que tu crois. On est comme des frères jumeaux. C’est toi qui m’a inventé, après tout.&amp;lt;br&amp;gt; Il n’est que ma marionnette, mon pantin.&amp;lt;br&amp;gt;- On est tous le pantin de quelqu’un. &amp;lt;br&amp;gt;Cette phrase aussi, c’est moi qui la lui ai mise dans la bouche, au début du premier livre. Il me regarde droit dans les yeux, ils ont la même couleur. &amp;lt;br&amp;gt;- Toi, tu pourrais me tuer. Sans pitié. Un jour ou l’autre, je pourrais crever, ça te serait égal.&amp;lt;br&amp;gt;C’est faux. Je tiens à lui.&amp;lt;br&amp;gt;- Mais bien sûr ! Tu tiens à moi parce que je te fais vendre ! Tu tiens à ton pognon. Tu comptes sur moi pour tuer bien comme il faut, histoire que le nouveau best-seller sorte dans les temps ! Mais c’est fini de tuer, terminé.&amp;lt;br&amp;gt;Je le regarde avec malice. Je sais qu’il en est incapable.&amp;lt;br&amp;gt;- Comment ça ?&amp;lt;br&amp;gt;Si moi je ne peux pas arrêter d’écrire, lui non plus, il ne peut pas arrêter de tuer. Il me dit qu’il a faim, c’est vrai que moi aussi, j’ai faim. Quand j’écris, j’en oublie de vivre. Je commande une pizza. On la partage. On mange en silence. On est coincé, tous les deux. Il a besoin de moi, j’ai besoin de lui. Je lui propose un marché.&amp;lt;br&amp;gt;- Je t’écoute.&amp;lt;br&amp;gt;Il ne me tue pas, et je le laisse écrire la fin de mon histoire à ma place.&amp;lt;br&amp;gt;- Je peux décider de mon destin ? Décider de ce qui se passera à la fin du cinquième livre ? Je peux tout changer, tout modifier ?&amp;lt;br&amp;gt;J’acquiesce. Il ressort son Glock et le pose sur la table, s’essuie la bouche avec sa manche. Il va s’asseoir à mon bureau, et commence à écrire. Je reste là comme un idiot, je prends une bière dans le frigo. Et puis je vais regarder ce qu’il écrit, par-dessus son épaule. Je n’en reviens pas de tant de niaiserie. C’est nul à en mourir. Dire que le livre paraîtra sous mon nom ! Je constate que je tiens le 9mm dans ma main droite. Il lève les yeux vers moi. Sans plus réfléchir, je tire.&amp;lt;br&amp;gt;Il s’écroule sur mon bureau. L’encre rouge s’échappe de son front, coule sur les touches de la machine, et sur les pages éparpillées du manuscrit. Mon encre noire embourbée de son sang.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Leïla Pellet</title>
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				<updated>2012-05-08T19:22:57Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Leïla Pellet'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
«&amp;amp;nbsp;Encore!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Pierre dans le lit conjugal se retourne avec un grand saut qui agite le matelas. Gisèle se lève pour lui préparer un lait chaud. Elle profite d’en verser au chat qui demande. Des coups sourds, répétés, font trembler les murs du salon et de la chambre, mais pas ceux de la cuisine. À chaque coup, Pierre lance un «&amp;amp;nbsp;encore&amp;amp;nbsp;» hargneux. Gisèle, debout, regarde ses mains en attendant que le lait chauffe. On dit que les mains ne mentent pas. Et Gisèle ne se ment pas. Après toutes ces années de mariage, si la seule animation vient du voisinage, elle s’en fiche bien. Entre ça et les ronflements de Pierre… &amp;lt;br&amp;gt;Pierre, lui, ne s’en fiche pas. C’est son esprit militaire, elle le charrie. Pierre a été lieutenant à l’armée avant qu’elle le connaisse. Il est monté la veille en peignoir présenter son ventre à la porte de l’étage au-dessus. Est redescendu. Le nouveau voisin&amp;amp;nbsp;: un étudiant soigné, plutôt chic. Paraît que ce sont des percussions africaines, un truc comme ça. Il a bientôt un concert. Pierre a ouvert une bière. Il en avait de nouveau acheté.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, tu te souviens de quand on avait son âge?&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il s’est vautré sur le canapé. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se souvenait, mais a dit non. Elle caresse Gribouille qui lape le lait, se relève, puis&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;Tu recommences?&amp;amp;nbsp;» Ça ne l’émouvait pas de penser à ces temps-là. Pour son mari, c’était l’occasion de regarder une rediffusion de Colombo.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle regarde toujours ses mains et le lait du coin de l’oeil. Elle le laisse cuire et en retire la peau à la cuillère, qu’elle porte à sa bouche. Le bruit s’intensifie. Pierre passe derrière elle et décroche le balai de l’armoire de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vais lui apprendre à ce sale gosse!&amp;lt;br&amp;gt;— Arrête un peu Pierre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah non, là il abuse!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il se rend dans le salon et frappe de toutes ses forces une, deux, trois fois. Silence. Gisèle lui tend le lait et Pierre grommelle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas foutu de dormir!&amp;amp;nbsp;» &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même manège continue le reste de la semaine. Les bruits ne viennent pas tous les soirs, mais la trêve ne dure pas assez longtemps pour qu’on oublie. Ce sont des coups indescriptibles. Entre des meubles que l’on déplace et un lancer de corps. Gisèle ne croit pas aux percussions africaines.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est pas comme ça que ça sonne, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre s’énerve.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Bon sang, oui, un de ces tam-tams. Je te dis, il a un concert, le mariole. Si on me croit même plus.&amp;amp;nbsp;» Puis il fait aller ses pas pesants dans l’escalier pendant que Gisèle reste sur le canapé à caresser le chat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Elle rencontre le voisin pour la première fois en revenant des courses. Elle cherche ses clés, au fond du sac, quand quelqu’un s’arrête derrière elle.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je peux vous aider?&amp;lt;br&amp;gt;— Volontiers.&amp;amp;nbsp;» Elle lui sourit, et le trouve aimable. Il porte une veste cintrée. Il est plus grand que son mari et semble avoir la vingtaine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je m’appelle Julien. Je pense que nous sommes voisins.&amp;amp;nbsp;» Le jeune homme rit. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gisèle, du second.&amp;amp;nbsp;» Il lui propose de monter les commissions. Gisèle se redresse, sourit. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie. Julien est menuisier, pour l’instant subalterne, va bientôt se mettre à son compte.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle le félicite et pense à son mari à cet âge. Plutôt l’âge qu’elle avait quand elle l’a connu, parce qu’il a fait d’elle sa deuxième femme. Pierre n’aurait pas ri pour une nouvelle voisine. La peur, le jour du mariage, quand elle a dû traverser toute cette allée en gravier et qu’elle avançait si lentement à chaque pas parce que ses pieds s’enfonçaient. Ils ne parlent pas de son mari en montant les escaliers, mais de la lucarne de la salle de bain qui ferme mal. Le voisin promet de passer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La semaine d’après, Pierre remarque une fissure au plafond en buvant son café. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas possible! Regarde-moi ce cochon.&amp;lt;br&amp;gt;— Ce n’était pas déjà là avant&amp;amp;nbsp;?&amp;lt;br&amp;gt;— Alors sûrement pas, Gisèle&amp;amp;nbsp;! Tu peux dire tout ce que tu veux, moi je vais le dénoncer à la police s’il continue comme ça, le zigoto. M’en fous que ça se fasse pas.»&amp;lt;br&amp;gt;Sa femme répond qu’il n’a qu’à faire comme il veut. &amp;lt;br&amp;gt;Elle ne lui parle plus de la fenêtre ou de Julien, qu’elle croise une autre fois à la machine à laver. Cette fois, il porte une chemise bleue à petits carreaux.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors, les jours se réchauffent?&amp;amp;nbsp;» Gisèle le regarde et finit par rire malgré elle quand elle le voit se débattre avec le mode d’emploi. Julien la regarde en remettant ses cheveux derrière l’oreille, devant le tambour. Il lui sourit en fermant la machine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Perfecto, vous voyez.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, une chaussette!&amp;lt;br&amp;gt;— Merde!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme essaie d’ouvrir la machine qui commence à tourner, sans succès. Gisèle se penche. Elle décolle avec un geste adroit un petit bâtonnet bleu dans un petit tiroir sous la machine, l’introduit dans le joint métallique de la porte, le fait tourner. Un déclic s’opère.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Fabuleux, vous êtes une vraie fée de la lessive!&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il ne lui saute pas au cou, mais serre son poignet un bref instant. Sur ses doigts, surtout le pouce, des poils blonds et frisés. Gisèle se relève en le couvant du regard. Il met sa chaussette dans le tambour, referme la porte.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ne devais-je pas m’occuper d’une fenêtre? Je vous dois bien ça. Je bricole pas mal ici, de toute façon.&amp;lt;br&amp;gt;— Peut-être mardi? Je préfère que mon mari ne soit pas là…&amp;lt;br&amp;gt;— Ah oui!&amp;amp;nbsp;» Il la regarde quelques secondes sans rien dire comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il est tellement jeune et solaire, elle ne peut pas le blâmer. Même avec la mauvaise humeur de son mari que Gisèle endure tous les matins maintenant, en plus de ce lit froid. Lentement, elle en vient à la conclusion qu’elle n’aimera plus du tout Pierre s’il continue à prendre du ventre.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors à mardi, je viendrais sonner dans l’après-midi!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Puis Julien se glisse dans les escaliers à grandes enjambées, en sifflotant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gisèle rentre lundi de petites courses. Un nouveau pull, plus estival qu’elle veut mettre le lendemain. Dans l’entrée, directement collée au mur, un avis anonyme avec un ultimatum au voisin. Elle s’appuie contre la machine à laver. Oublie le sac. Redescend pour le prendre. Quand Gisèle dit à son mari qu’il lui fait honte, qu’il suffisait d’appeler la police une fois, s’il n’en pouvait vraiment plus, Pierre se lève d’un coup. Il crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Je te fais honte? Et les petits pisseux de son espèce? Tu crois qu’il sait pas que ça nous tue son bruit à la con?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;À ce moment-là, ça a recommencé. Pierre a lancé sa chope par terre, qui a explosé dans tout le salon. Il s’est rassis. Ils se sont tus pendant que le martèlement se répétait. Le chat s’est réfugié dans la cuisine, l’éclat du verre lui a fait peur. Pierre continue sur un ton neutre&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Naturellement, Madame prend des somnifères, tu peux bien t’en ficher! Mais ce gars me pourrit l’existence&amp;lt;br&amp;gt;— Allons…&amp;lt;br&amp;gt;— Gisèle, il suffit&amp;amp;nbsp;! Plus question de police. Ça, je peux aussi le régler tout seul. S’il continue, il verra bien.&amp;amp;nbsp;» Il a les yeux brillants derrière ses lunettes. Les yeux d’un homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Gisèle se souvient de ses grinçants «&amp;amp;nbsp;Je n’ai pas fermé l’œil.&amp;amp;nbsp;», puis pense&amp;amp;nbsp;: «&amp;amp;nbsp;tant pis&amp;amp;nbsp;». Elle connaît Pierre, elle voit bien qu’il s’agite, mais qu’il n’entreprendra rien. Oh oui, elle connaît ça. Elle se met à genoux et ramasse le verre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tu pourrais au moins arrêter de boire, ça t’agite. Prends plutôt du lait que cette bière…&amp;lt;br&amp;gt;– J’ai lu dans la feuille que c’était pas bon pour la digestion, le lait.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il reste assis à sa place, sans bouger, même quand il voit qu’elle s’est coupée et qu’elle va chercher le désinfectant dans la salle de bain. Elle en profite pour essayer le nouveau haut devant la commode de la chambre. Quand il la voit, il lui dit&amp;amp;nbsp;:&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Madonna, ton décolleté, là. Inconvenant à ton âge.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Naturellement. Et sa bonne humeur à lui, et sa transpiration dans le lit. Elle se tait. Le mari grogne. Voilà qu’il a recommencé à boire. C’est sa faute à elle. On lui disait bien qu’avec une telle différence d’âge, ce n’était pas sage. C’est la faute de cette potiche blonde qu’elle était, dans sa stupide robe avec de la dentelle qui avait coûté cher. La faute à ce séducteur qui n’avait pas pu rester beau.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sort. Elle se dit, juste prendre l’air. Elle finit par monter près de l’église, à un quart d’heure de la maison, entre les rails de trains et son ancien gymnase. Dire qu’elle a passé presque toute sa vie dans cette ville&amp;amp;nbsp;! Elle est fatiguée de tout connaître si bien. Une poubelle à seringues dans ce coin de terrain qui ressemble à peine à un jardin. En vingt ans, l’endroit n’a même pas changé. Elle a pris la veste de Pierre pour sortir, sans vraiment faire attention. Elle y trouve un vieux paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Pierre ne fumait pas beaucoup quand il travaillait, mais elle suppose qu’avec son collègue Yves, il reprend quelques anciens réflexes. &amp;lt;br&amp;gt;Elle se venge de l’odeur du parfum de Pierre et s’allume une cigarette.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre n’a jamais aimé qu’elle fume. Gisèle n’a pas le droit à l’erreur avec Pierre. Quand elle fait des choses qui ne lui plaisent pas, il devient vraiment infantile. &amp;lt;br&amp;gt;Elle pense au passé, celui que son mari laisse de côté, et elle ricane, parce qu’elle n’aime pas ça, même sans avoir Pierre à côté d’elle. Elle n’a vraiment pas besoin de cette femme dans sa tête, qui ricane en parlant d’hommes. Et elle n’a pas envie de savoir, en plus de tout ce qu’elle pense, que les rides sont là.&amp;lt;br&amp;gt;Plus d’une heure a passé quand elle regagne la vieille ville en suivant les lampadaires. Elle se fait surprendre par Julien, qui l’apostrophe quand elle écrase son mégot contre le mur de l’immeuble.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous fumez, et sortez tard?&amp;lt;br&amp;gt;— Si vous me taquinez pour ça… J’ai aussi eu votre âge.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme sourit en s’appuyant contre le mur. Il semble ne pas avoir d’équilibre. Elle regarde un peu mieux. Sa chemise est tachée, peut-être du vin, juste près de la poche. Il se met à rire encore en marmonnant qu’il l’attendait. Gisèle croit comprendre qu’il a oublié ses clés. Elle plaisante.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Heureusement que je me dévergonde.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il étouffe un hoquet, se lance dans une explication sur le rapport entre l’alcool et les hoquets. Gisèle ouvre la porte et conseille à son voisin de faire tremper la chemise rapidement, parce que le vin part difficilement sur les habits.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;À demain tout de même?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle veut sourire quand elle se retourne, mais le jeune homme est en train d’enlever sa chemise et elle ne sait pas quoi dire. Elle commence à monter les premières marches de l’escalier, puis se retourne. Il a un petit peu de graisse autour des hanches. Un tout petit peu. Il lui tend le vêtement avec un air illuminé.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;C’est vous la pro de la lessive, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle décide de dormir sur le canapé, cette nuit-là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Julien sonne, le lendemain, Pierre est parti depuis une demi-heure. Il n’a pas cessé de répéter l’horaire de ses trains pendant qu’il déjeunait, comme s’il avait peur de l’oublier. Gisèle ajuste ses collants avant d’ouvrir la porte. En entrant, Julien a commenté la vieille guitare que Pierre lui a achetée pendant leur voyage en Espagne, près de la commode de l’entrée.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous y jouez, Gisèle?&amp;lt;br&amp;gt;— Parfois.&amp;amp;nbsp;» Jamais.&amp;lt;br&amp;gt;La cuisine avec cet homme est bien plus lumineuse. Exactement comme elle le pensait. Julien prend son café fort et s’attable avec souplesse. Les jambes solides pianotent dans des jeans serrés. Gisèle lui donne de l’eau avec le café. Il s’excuse avec un ton léger.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Dur, dur, je viens de me réveiller.&amp;amp;nbsp;» &amp;lt;br&amp;gt;Il a les cheveux un peu en désordre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à un corps encore tiède entre les draps et elle secoue la tête. Oui, la chemise. Elle l’a fait tremper. La tache est bien éclaircie. Julien semble impressionné, mais pas gêné du tout. Il a apporté une boîte à outils bleu métallique qui a fait un gros bruit quand il la pose sur la table de la cuisine.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;En somme, c’est presque pareil à chez moi, non?&amp;amp;nbsp;» Il semble à Gisèle qu’il fait l’enfant pour elle, dans cet écrin poussiéreux de l’appartement, ce désordre de cartons que Pierre ne range jamais et ces meubles qu’elle-même a de plus en plus de peine à voir. Ils se rendent dans la salle de bain. Elle lui montre la fenêtre au-dessus de la baignoire au fond de la pièce. Il entre dans le bassin en émail et se tourne vers elle. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Ah oui, je crois que je vois le problème. Pourriez-vous me passer…&amp;amp;nbsp;» son regard dilaté s’arrête sur Gisèle comme s’il ne s’attendait pas à cette proximité. Le tournevis, il lui dit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous vous êtes coupée?&amp;lt;br&amp;gt;— Oh rien de grave.&amp;lt;br&amp;gt;— Non, montrez-moi.» Sa main entoure celle de Gisèle. Elle est chaude dans la paume large. Gisèle la retire.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;lt;br&amp;gt;— Oui?&amp;lt;br&amp;gt;— C’est que ces bruits, en haut…&amp;lt;br&amp;gt;— Oh. Vous entendez&amp;amp;nbsp;?&amp;amp;nbsp;» La voix monte avec un culot séduisant, alors que les lèvres se tordent en moue et qu’il se frotte la nuque.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre m’a dit pour le concert, mais quand même! Je veux dire, il est passé assez souvent, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Le jeune homme descend de son perchoir. Il passe sa langue sur ses lèvres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Votre mari? Il n’est monté qu’une fois.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il rit.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle a déjà le mur dans le dos quand il s’approche. Il enjambe le rebord de la baignoire. Le miroir au dessus de l’évier leur fait face. La grande glace qu’elle avait tant tenu à déménager. Coquetterie, disait Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Vous savez, je ne fais pas de musique, Gisèle.&amp;lt;br&amp;gt;– Ah bon?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il avance son visage très près du sien. Elle peut sentir sa respiration. Elle ne répond rien quand il lui dit qu’un tournevis ne sert à rien pour la réparation d’une fenêtre. Il recule. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais j’ai fini ce qu’il me restait à faire.&amp;lt;br&amp;gt;— En haut? C’était pour le travail?&amp;lt;br&amp;gt;— Oui. J’ai refait le plancher. Ça m’a pris du temps.&amp;lt;br&amp;gt;— Ah, le plancher…» &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à Pierre, à ses jambes lourdes dans l’escalier quand il prétendait monter et à son haleine de maintenant qu’il boit. Puis à d’autres choses en regardant Julien. Elle rougit.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Allons, il faut tout de même réparer la fenêtre.&amp;lt;br&amp;gt;— Ne serait-ce pas plutôt vous qu’il faut réparer Gisèle? Regardez-moi ça, votre mari ne fait même pas le travail plus facile. Où est-il?&amp;lt;br&amp;gt;— À la chasse, avec un ami du collège.&amp;lt;br&amp;gt;— La chasse?&amp;amp;nbsp;» Julien penche à nouveau son visage près du sien. L’arête de son nez dans la lumière de la salle de bain et l’arrière de ses cheveux blonds, comme du papier de praliné, dans la glace.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Oui. C’est son passe-temps favori, depuis qu’il a arrêté de travailler.&amp;amp;nbsp;» Julien sourit. Gribouille vient se frotter contre leurs jambes. Le jeune homme s’agenouille pour le caresser. Gisèle soupire, pense que c’est facile, pour un chat.&amp;lt;br&amp;gt;Elle fait un thé, le voisin reste. Il prend trois sucres. Quand elle lui demande pour le travail, il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Mais vous n’avez qu’à venir voir en haut. Passez un de ces jours, quand votre mari n’est pas là.&amp;amp;nbsp;» Il a changé de ton pour la fin de la phrase et rit. Gisèle ne sait pas s’il se moque d’elle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois seule, Gisèle a l’impression que Julien a profité de la situation, mais elle ne saurait pas expliquer comment. Ce garçon est étrange, change brusquement de sujet de conversation. Il l’a souvent regardée.&amp;lt;br&amp;gt;Elle allume la télé, il y a une rediffusion d’une émission policière et ça l’agace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Pierre rentre, il ne dit rien. Il est en retard. Elle est en train de manger un reste de soupe devant la télévision. Elle se demande s’il a bu au bistrot avec Yves. Mais quand il l’embrasse distraitement, elle ne sent rien. Il lui demande si elle veut lui refaire un lait. Elle s’est levée pour essuyer les casseroles déjà propres. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pas de bière?&amp;lt;br&amp;gt;— Je crois qu’aujourd’hui ça ira. Peux dormir tranquille.&amp;lt;br&amp;gt;— Comment?&amp;lt;br&amp;gt;— Son concert, c’est ce soir.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle garde la cuillère dans la bouche. Vraiment, Pierre. &amp;lt;br&amp;gt;Mais ce soir-là, pas de bruit. Et Pierre qui gueulait si fort la veille se tait aussi, comme s’il était lié au bruit du voisin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, quand elle rentre des courses et qu’elle laisse la porte ouverte, le chat s’échappe et grimpe.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Gribouille!&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle monte et le prend devant la porte du grenier. Les toilettes de Julien, sur le palier. Elle jette un coup d’oeil dans la direction de la porte d’entrée. Une brosse à dents largement utilisée et une bouteille d’aftershave. Gisèle respire le linge, qui sent comme elle s’y attend. Une odeur de bergamote bon marché avec une pointe salée. &amp;lt;br&amp;gt;Un coup sourd, juste à côté.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute et se place derrière la porte. Le chat miaule.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Aucune réponse. Plus de bruit non plus. Elle est bien sûr que ça vient de chez lui. Peut-être même du salon. Elle se gratte nerveusement la jambe, toque à la porte. Elle connaît leur sonnette stridente, elle ne veut pas s’en servir. Prendre des nouvelles. Ah Julien, comment allez-vous? Je me demandais si une fois, un de ces jours. Après tout, vous m’aviez bien dit…&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien, c’est moi Gisèle. Je peux entrer?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle pense à ce Julien de la salle de bain, imprévisible. Elle hésite. Mais le courrier resté sur l’escalier. Si le jeune homme avait une facture urgente, une lettre? S’il n’avait même pas pris la peine de descendre, il devait sûrement être malade. Peut-être avait-il besoin d’aide?&amp;lt;br&amp;gt;Le chat n’a pas quitté le pas de la porte quand elle reparaît avec le courrier de Julien qu’elle presse contre son ventre. La porte cède silencieusement. Qu’elle soit ouverte rend Gisèle nerveuse, qui tâtonne l’espace de sa voix. Il y a quelque chose dans le salon. &amp;lt;br&amp;gt;Le chat miaule à côté de Gisèle, mais elle n’y fait plus attention. Elle regarde l’homme étendu. Il y a beaucoup de sang, autour de lui. Mais pas de blessure visible. Peut-être dans le dos. Il est recouvert d’une poussière fine et blanche. Elle s’approche à petits pas, dépose le courrier près de sa tête. La peau claire, les yeux fermés, il a l’air de dormir. Une expression paisible qui ne lui ressemble pas. Il y aurait sinon eu sa nervosité d’enfant ou de séduction, cette force dans le corps, ses pupilles mouillées, comme celle d’un animal, lascives ou impitoyables. La voix de Gisèle se mouche dans sa gorge. Il porte la même chemise que le soir où elle l’avait vu ivre. Il y a toujours la légère trace du vin dessus. La lumière sur la barbe blonde. À travers les lèvres entrent ouvertes, on aperçoit l’éclat de ses dents. Elle imagine sa mâchoire se refermant autour de sa main, les dents se serrent en étau sur la chair, une couronne d’ivoire robuste.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Julien.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Elle le touche, laisse sa paume entière sur son visage plusieurs secondes. Froid.&amp;lt;br&amp;gt;Elle a froid, elle aussi. Elle passe ses mains moites sur le tablier. Elle vient de repenser au bruit. Elle serre les poings contre sa poitrine et se frappe doucement. Elle essaie de tout retenir à l’intérieur. Mais elle imagine encore. Une masse sombre qui heurte sa nuque, depuis derrière. &amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne veut plus y penser. Comment était-il mort, quelle arme, qui avait osé porter un coup mortel et précis dans son dos? Il n’avait pas dû se rendre compte. Mort immédiate? Elle voudrait partir, mais reste finalement, regarde autour d’elle. La poudre blanche? Elle frôle l’habit de l’index, renifle. Elle en a aussi sur elle. Elle lève le regard. Cligne des yeux. Le chat se frotte contre les jambes de son mari.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Pierre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Il est devant la porte de la cuisine. Les mains sur les hanches. Il lui sourit presque. On dirait que cela fait longtemps qu’il la regarde.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Alors Gisèle? Qu’est-ce que tu en penses? &amp;lt;br&amp;gt;— Quoi?&amp;lt;br&amp;gt;— Il est beau, non?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle se met à pleurer. Elle n’arrive pas à se retenir. Pierre la regarde. Pierre la domine. &amp;lt;br&amp;gt;«Je savais que tu viendrais, aujourd’hui. Tu m’avais dit que tu ne ferais plus ce genre d’erreur. Et je t’ai fait confiance. Tu crois que parce que je prends de l’âge, tu peux tout te permettre?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre marche fort sur le parquet, saisit son col.&amp;lt;br&amp;gt;Elle voit Pierre, Pierre quand ils font l’amour. Pierre qui la frappe, la seule fois où il l’a fait. Quand elle était encore jeune et bête. Pierre qui n’a jamais porté de complet pour son mariage, seulement l’uniforme civil de l’armée. Qu’ils ont été pauvres! Gisèle regarde les yeux de Pierre. Elle pense qu’il est fou, mais elle le reconnaît. Elle connaît cette folie-là. Elle aura beau dire qu’elle ne l’a pas trompé, il ne la croira pas. Pierre a encore de la force. Elle crie quand il la relâche. Le plancher craque sous son corps projeté et la latte se rompt sous son pied gauche. La douleur.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Le petit con, va! Ce qu’il faisait à creuser.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;La latte en basculant révèle une niche avec d’autres sachets en plastique.&amp;lt;br&amp;gt;Pierre lui lance un petit paquet blanc qu’elle laisse glisser de ses mains. Son mari écarte les bras et crie.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Partout!&amp;amp;nbsp;» Il montre le plancher du salon.&amp;lt;br&amp;gt;La poussière, comme sur le corps. Elle essuie ses mains sur son tablier. Mais la poudre reste. Est-ce à cause des larmes qu’elle a essayé d’essuyer? Son poignet est poisseux. Elle regarde le jeune homme et elle recommence à sangloter. La main de Pierre, rugueuse, se pose sur sa bouche.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Tout ça, c’est de ta faute, Gisèle.&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle secoue la tête. Elle ne bouge presque plus, de peur. &amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;J’aurais eu qu’à appeler les flics, hein? Mais c’est mon affaire. Au début, je pensais que c’était un bon type. Un musicien qu’il avait dit. Mais je l’ai cru quand même. Jeune comme il est. Et puis je vous ai entendus. Tu ris bien avec lui, Gisèle. Hein, que c’est normal de parler au voisin?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Pierre donne un petit coup de pied dans l’épaule du cadavre.&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle sursaute.&amp;lt;br&amp;gt;«&amp;amp;nbsp;Et de laver sa chemise, en plus! Alors je suis monté une deuxième fois, tu vois?&amp;amp;nbsp;»&amp;lt;br&amp;gt;Gisèle avale ses larmes. Gisèle pense qu’il suffira d’un coup pour que tout se finisse. Le noir. Elle regarde ses mains. Les larmes tombent dedans. Alors qu’elle ne fait rien, elles continuent de couler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Leïla Pellet</title>
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				<updated>2012-05-08T19:19:59Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „'''Leïla Pellet'''  « Encore! »  Pierre dans le lit conjugal se retourne avec un grand saut qui agite le matelas. Gisèle se lève pour lui préparer un lait c…“&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Leïla Pellet'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Encore! » &lt;br /&gt;
Pierre dans le lit conjugal se retourne avec un grand saut qui agite le matelas. Gisèle se lève pour lui préparer un lait chaud. Elle profite d’en verser au chat qui demande. Des coups sourds, répétés, font trembler les murs du salon et de la chambre, mais pas ceux de la cuisine. À chaque coup, Pierre lance un « encore » hargneux. Gisèle, debout, regarde ses mains en attendant que le lait chauffe. On dit que les mains ne mentent pas. Et Gisèle ne se ment pas. Après toutes ces années de mariage, si la seule animation vient du voisinage, elle s’en fiche bien. Entre ça et les ronflements de Pierre… &lt;br /&gt;
Pierre, lui, ne s’en fiche pas. C’est son esprit militaire, elle le charrie. Pierre a été lieutenant à l’armée avant qu’elle le connaisse. Il est monté la veille en peignoir présenter son ventre à la porte de l’étage au-dessus. Est redescendu. Le nouveau voisin : un étudiant soigné, plutôt chic. Paraît que ce sont des percussions africaines, un truc comme ça. Il a bientôt un concert. Pierre a ouvert une bière. Il en avait de nouveau acheté.&lt;br /&gt;
« Gisèle, tu te souviens de quand on avait son âge? » &lt;br /&gt;
Il s’est vautré sur le canapé. &lt;br /&gt;
Gisèle se souvenait, mais a dit non. Elle caresse Gribouille qui lape le lait, se relève, puis : « Tu recommences? » Ça ne l’émouvait pas de penser à ces temps-là. Pour son mari, c’était l’occasion de regarder une rediffusion de Colombo.&lt;br /&gt;
Gisèle regarde toujours ses mains et le lait du coin de l’oeil. Elle le laisse cuire et en retire la peau à la cuillère, qu’elle porte à sa bouche. Le bruit s’intensifie. Pierre passe derrière elle et décroche le balai de l’armoire de la cuisine.&lt;br /&gt;
« Vais lui apprendre à ce sale gosse!&lt;br /&gt;
— Arrête un peu Pierre.&lt;br /&gt;
— Ah non, là il abuse! »&lt;br /&gt;
Il se rend dans le salon et frappe de toutes ses forces une, deux, trois fois. Silence. Gisèle lui tend le lait et Pierre grommelle. &lt;br /&gt;
« Pas foutu de dormir! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même manège continue le reste de la semaine. Les bruits ne viennent pas tous les soirs, mais la trêve ne dure pas assez longtemps pour qu’on oublie. Ce sont des coups indescriptibles. Entre des meubles que l’on déplace et un lancer de corps. Gisèle ne croit pas aux percussions africaines.&lt;br /&gt;
« C’est pas comme ça que ça sonne, non? »&lt;br /&gt;
Pierre s’énerve.&lt;br /&gt;
« Bon sang, oui, un de ces tam-tams. Je te dis, il a un concert, le mariole. Si on me croit même plus. » Puis il fait aller ses pas pesants dans l’escalier pendant que Gisèle reste sur le canapé à caresser le chat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Elle rencontre le voisin pour la première fois en revenant des courses. Elle cherche ses clés, au fond du sac, quand quelqu’un s’arrête derrière elle.&lt;br /&gt;
« Je peux vous aider?&lt;br /&gt;
— Volontiers. » Elle lui sourit, et le trouve aimable. Il porte une veste cintrée. Il est plus grand que son mari et semble avoir la vingtaine.&lt;br /&gt;
« Je m’appelle Julien. Je pense que nous sommes voisins. » Le jeune homme rit. &lt;br /&gt;
« Gisèle, du second. » Il lui propose de monter les commissions. Gisèle se redresse, sourit. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie. Julien est menuisier, pour l’instant subalterne, va bientôt se mettre à son compte.&lt;br /&gt;
Gisèle le félicite et pense à son mari à cet âge. Plutôt l’âge qu’elle avait quand elle l’a connu, parce qu’il a fait d’elle sa deuxième femme. Pierre n’aurait pas ri pour une nouvelle voisine. La peur, le jour du mariage, quand elle a dû traverser toute cette allée en gravier et qu’elle avançait si lentement à chaque pas parce que ses pieds s’enfonçaient. Ils ne parlent pas de son mari en montant les escaliers, mais de la lucarne de la salle de bain qui ferme mal. Le voisin promet de passer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La semaine d’après, Pierre remarque une fissure au plafond en buvant son café. &lt;br /&gt;
« Pas possible! Regarde-moi ce cochon.&lt;br /&gt;
— Ce n’était pas déjà là avant ?&lt;br /&gt;
— Alors sûrement pas, Gisèle ! Tu peux dire tout ce que tu veux, moi je vais le dénoncer à la police s’il continue comme ça, le zigoto. M’en fous que ça se fasse pas.»&lt;br /&gt;
Sa femme répond qu’il n’a qu’à faire comme il veut. &lt;br /&gt;
Elle ne lui parle plus de la fenêtre ou de Julien, qu’elle croise une autre fois à la machine à laver. Cette fois, il porte une chemise bleue à petits carreaux.&lt;br /&gt;
« Alors, les jours se réchauffent? » Gisèle le regarde et finit par rire malgré elle quand elle le voit se débattre avec le mode d’emploi. Julien la regarde en remettant ses cheveux derrière l’oreille, devant le tambour. Il lui sourit en fermant la machine.&lt;br /&gt;
« Perfecto, vous voyez.&lt;br /&gt;
— Ah, une chaussette!&lt;br /&gt;
— Merde! »&lt;br /&gt;
Le jeune homme essaie d’ouvrir la machine qui commence à tourner, sans succès. Gisèle se penche. Elle décolle avec un geste adroit un petit bâtonnet bleu dans un petit tiroir sous la machine, l’introduit dans le joint métallique de la porte, le fait tourner. Un déclic s’opère.&lt;br /&gt;
« Fabuleux, vous êtes une vraie fée de la lessive! » &lt;br /&gt;
Il ne lui saute pas au cou, mais serre son poignet un bref instant. Sur ses doigts, surtout le pouce, des poils blonds et frisés. Gisèle se relève en le couvant du regard. Il met sa chaussette dans le tambour, referme la porte.&lt;br /&gt;
« Ne devais-je pas m’occuper d’une fenêtre? Je vous dois bien ça. Je bricole pas mal ici, de toute façon.&lt;br /&gt;
— Peut-être mardi? Je préfère que mon mari ne soit pas là…&lt;br /&gt;
— Ah oui! » Il la regarde quelques secondes sans rien dire comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il est tellement jeune et solaire, elle ne peut pas le blâmer. Même avec la mauvaise humeur de son mari que Gisèle endure tous les matins maintenant, en plus de ce lit froid. Lentement, elle en vient à la conclusion qu’elle n’aimera plus du tout Pierre s’il continue à prendre du ventre.&lt;br /&gt;
« Alors à mardi, je viendrais sonner dans l’après-midi! »&lt;br /&gt;
Puis Julien se glisse dans les escaliers à grandes enjambées, en sifflotant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gisèle rentre lundi de petites courses. Un nouveau pull, plus estival qu’elle veut mettre le lendemain. Dans l’entrée, directement collée au mur, un avis anonyme avec un ultimatum au voisin. Elle s’appuie contre la machine à laver. Oublie le sac. Redescend pour le prendre. Quand Gisèle dit à son mari qu’il lui fait honte, qu’il suffisait d’appeler la police une fois, s’il n’en pouvait vraiment plus, Pierre se lève d’un coup. Il crie.&lt;br /&gt;
« Je te fais honte? Et les petits pisseux de son espèce? Tu crois qu’il sait pas que ça nous tue son bruit à la con? »&lt;br /&gt;
À ce moment-là, ça a recommencé. Pierre a lancé sa chope par terre, qui a explosé dans tout le salon. Il s’est rassis. Ils se sont tus pendant que le martèlement se répétait. Le chat s’est réfugié dans la cuisine, l’éclat du verre lui a fait peur. Pierre continue sur un ton neutre :&lt;br /&gt;
« Naturellement, Madame prend des somnifères, tu peux bien t’en ficher! Mais ce gars me pourrit l’existence&lt;br /&gt;
— Allons…&lt;br /&gt;
— Gisèle, il suffit ! Plus question de police. Ça, je peux aussi le régler tout seul. S’il continue, il verra bien. » Il a les yeux brillants derrière ses lunettes. Les yeux d’un homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Gisèle se souvient de ses grinçants « Je n’ai pas fermé l’œil. », puis pense : « tant pis ». Elle connaît Pierre, elle voit bien qu’il s’agite, mais qu’il n’entreprendra rien. Oh oui, elle connaît ça. Elle se met à genoux et ramasse le verre. &lt;br /&gt;
« Tu pourrais au moins arrêter de boire, ça t’agite. Prends plutôt du lait que cette bière…&lt;br /&gt;
– J’ai lu dans la feuille que c’était pas bon pour la digestion, le lait. »&lt;br /&gt;
Il reste assis à sa place, sans bouger, même quand il voit qu’elle s’est coupée et qu’elle va chercher le désinfectant dans la salle de bain. Elle en profite pour essayer le nouveau haut devant la commode de la chambre. Quand il la voit, il lui dit :&lt;br /&gt;
« Madonna, ton décolleté, là. Inconvenant à ton âge. » &lt;br /&gt;
Naturellement. Et sa bonne humeur à lui, et sa transpiration dans le lit. Elle se tait. Le mari grogne. Voilà qu’il a recommencé à boire. C’est sa faute à elle. On lui disait bien qu’avec une telle différence d’âge, ce n’était pas sage. C’est la faute de cette potiche blonde qu’elle était, dans sa stupide robe avec de la dentelle qui avait coûté cher. La faute à ce séducteur qui n’avait pas pu rester beau.&lt;br /&gt;
Gisèle sort. Elle se dit, juste prendre l’air. Elle finit par monter près de l’église, à un quart d’heure de la maison, entre les rails de trains et son ancien gymnase. Dire qu’elle a passé presque toute sa vie dans cette ville ! Elle est fatiguée de tout connaître si bien. Une poubelle à seringues dans ce coin de terrain qui ressemble à peine à un jardin. En vingt ans, l’endroit n’a même pas changé. Elle a pris la veste de Pierre pour sortir, sans vraiment faire attention. Elle y trouve un vieux paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes. Pierre ne fumait pas beaucoup quand il travaillait, mais elle suppose qu’avec son collègue Yves, il reprend quelques anciens réflexes. &lt;br /&gt;
Elle se venge de l’odeur du parfum de Pierre et s’allume une cigarette.&lt;br /&gt;
Pierre n’a jamais aimé qu’elle fume. Gisèle n’a pas le droit à l’erreur avec Pierre. Quand elle fait des choses qui ne lui plaisent pas, il devient vraiment infantile. &lt;br /&gt;
Elle pense au passé, celui que son mari laisse de côté, et elle ricane, parce qu’elle n’aime pas ça, même sans avoir Pierre à côté d’elle. Elle n’a vraiment pas besoin de cette femme dans sa tête, qui ricane en parlant d’hommes. Et elle n’a pas envie de savoir, en plus de tout ce qu’elle pense, que les rides sont là.&lt;br /&gt;
Plus d’une heure a passé quand elle regagne la vieille ville en suivant les lampadaires. Elle se fait surprendre par Julien, qui l’apostrophe quand elle écrase son mégot contre le mur de l’immeuble.&lt;br /&gt;
« Vous fumez, et sortez tard?&lt;br /&gt;
— Si vous me taquinez pour ça… J’ai aussi eu votre âge. »&lt;br /&gt;
Le jeune homme sourit en s’appuyant contre le mur. Il semble ne pas avoir d’équilibre. Elle regarde un peu mieux. Sa chemise est tachée, peut-être du vin, juste près de la poche. Il se met à rire encore en marmonnant qu’il l’attendait. Gisèle croit comprendre qu’il a oublié ses clés. Elle plaisante.&lt;br /&gt;
« Heureusement que je me dévergonde. »&lt;br /&gt;
Il étouffe un hoquet, se lance dans une explication sur le rapport entre l’alcool et les hoquets. Gisèle ouvre la porte et conseille à son voisin de faire tremper la chemise rapidement, parce que le vin part difficilement sur les habits.&lt;br /&gt;
« À demain tout de même? »&lt;br /&gt;
Elle veut sourire quand elle se retourne, mais le jeune homme est en train d’enlever sa chemise et elle ne sait pas quoi dire. Elle commence à monter les premières marches de l’escalier, puis se retourne. Il a un petit peu de graisse autour des hanches. Un tout petit peu. Il lui tend le vêtement avec un air illuminé.&lt;br /&gt;
« C’est vous la pro de la lessive, non? »&lt;br /&gt;
Elle décide de dormir sur le canapé, cette nuit-là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Julien sonne, le lendemain, Pierre est parti depuis une demi-heure. Il n’a pas cessé de répéter l’horaire de ses trains pendant qu’il déjeunait, comme s’il avait peur de l’oublier. Gisèle ajuste ses collants avant d’ouvrir la porte. En entrant, Julien a commenté la vieille guitare que Pierre lui a achetée pendant leur voyage en Espagne, près de la commode de l’entrée.&lt;br /&gt;
« Vous y jouez, Gisèle?&lt;br /&gt;
— Parfois. » Jamais.&lt;br /&gt;
La cuisine avec cet homme est bien plus lumineuse. Exactement comme elle le pensait. Julien prend son café fort et s’attable avec souplesse. Les jambes solides pianotent dans des jeans serrés. Gisèle lui donne de l’eau avec le café. Il s’excuse avec un ton léger.&lt;br /&gt;
« Dur, dur, je viens de me réveiller. » &lt;br /&gt;
Il a les cheveux un peu en désordre.&lt;br /&gt;
Gisèle pense à un corps encore tiède entre les draps et elle secoue la tête. Oui, la chemise. Elle l’a fait tremper. La tache est bien éclaircie. Julien semble impressionné, mais pas gêné du tout. Il a apporté une boîte à outils bleu métallique qui a fait un gros bruit quand il la pose sur la table de la cuisine.&lt;br /&gt;
« En somme, c’est presque pareil à chez moi, non? » Il semble à Gisèle qu’il fait l’enfant pour elle, dans cet écrin poussiéreux de l’appartement, ce désordre de cartons que Pierre ne range jamais et ces meubles qu’elle-même a de plus en plus de peine à voir. Ils se rendent dans la salle de bain. Elle lui montre la fenêtre au-dessus de la baignoire au fond de la pièce. Il entre dans le bassin en émail et se tourne vers elle. &lt;br /&gt;
« Ah oui, je crois que je vois le problème. Pourriez-vous me passer… » son regard  dilaté s’arrête sur Gisèle comme s’il ne s’attendait pas à cette proximité. Le tournevis, il lui dit.&lt;br /&gt;
« Vous vous êtes coupée?&lt;br /&gt;
— Oh rien de grave.&lt;br /&gt;
— Non, montrez-moi.» Sa main entoure celle de Gisèle. Elle est chaude dans la paume large. Gisèle la retire.&lt;br /&gt;
« Julien.&lt;br /&gt;
— Oui?&lt;br /&gt;
— C’est que ces bruits, en haut…&lt;br /&gt;
— Oh. Vous entendez ? » La voix monte avec un culot séduisant, alors que les lèvres se tordent en moue et qu’il se frotte la nuque.&lt;br /&gt;
« Pierre m’a dit pour le concert, mais quand même! Je veux dire, il est passé assez souvent, non? »&lt;br /&gt;
Le jeune homme descend de son perchoir. Il passe sa langue sur ses lèvres. &lt;br /&gt;
« Votre mari? Il n’est monté qu’une fois. »&lt;br /&gt;
Il rit.&lt;br /&gt;
Gisèle a déjà le mur dans le dos quand il s’approche. Il enjambe le rebord de la baignoire. Le miroir au dessus de l’évier leur fait face. La grande glace qu’elle avait tant tenu à déménager. Coquetterie, disait Pierre. &lt;br /&gt;
« Vous savez, je ne fais pas de musique, Gisèle.&lt;br /&gt;
– Ah bon? »&lt;br /&gt;
Il avance son visage très près du sien. Elle peut sentir sa respiration. Elle ne répond rien quand il lui dit qu’un tournevis ne sert à rien pour la réparation d’une fenêtre. Il recule. &lt;br /&gt;
« Mais j’ai fini ce qu’il me restait à faire.&lt;br /&gt;
— En haut? C’était pour le travail?&lt;br /&gt;
— Oui. J’ai refait le plancher. Ça m’a pris du temps.&lt;br /&gt;
— Ah, le plancher…» &lt;br /&gt;
Gisèle pense à Pierre, à ses jambes lourdes dans l’escalier quand il prétendait monter et à son haleine de maintenant qu’il boit. Puis à d’autres choses en regardant Julien. Elle rougit.&lt;br /&gt;
« Allons, il faut tout de même réparer la fenêtre.&lt;br /&gt;
— Ne serait-ce pas plutôt vous qu’il faut réparer Gisèle? Regardez-moi ça, votre mari ne fait même pas le travail plus facile. Où est-il?&lt;br /&gt;
— À la chasse, avec un ami du collège.&lt;br /&gt;
— La chasse? » Julien penche à nouveau son visage près du sien. L’arête de son nez dans la lumière de la salle de bain et l’arrière de ses cheveux blonds, comme du papier de praliné, dans la glace.&lt;br /&gt;
« Oui. C’est son passe-temps favori, depuis qu’il a arrêté de travailler. » Julien sourit. Gribouille vient se frotter contre leurs jambes. Le jeune homme s’agenouille pour le caresser. Gisèle soupire, pense que c’est facile, pour un chat.&lt;br /&gt;
Elle fait un thé, le voisin reste. Il prend trois sucres. Quand elle lui demande pour le travail, il la regarde.&lt;br /&gt;
« Mais vous n’avez qu’à venir voir en haut. Passez un de ces jours, quand votre mari n’est pas là. » Il a changé de ton pour la fin de la phrase et rit. Gisèle ne sait pas s’il se moque d’elle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois seule, Gisèle a l’impression que Julien a profité de la situation, mais elle ne saurait pas expliquer comment. Ce garçon est étrange, change brusquement de sujet de conversation. Il l’a souvent regardée.&lt;br /&gt;
Elle allume la télé, il y a une rediffusion d’une émission policière et ça l’agace.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand Pierre rentre, il ne dit rien. Il est en retard. Elle est en train de manger un reste de soupe devant la télévision. Elle se demande s’il a bu au bistrot avec Yves. Mais quand il l’embrasse distraitement, elle ne sent rien. Il lui demande si elle veut lui refaire un lait. Elle s’est levée pour essuyer les casseroles déjà propres. &lt;br /&gt;
« Pas de bière?&lt;br /&gt;
— Je crois qu’aujourd’hui ça ira. Peux dormir tranquille.&lt;br /&gt;
— Comment?&lt;br /&gt;
— Son concert, c’est ce soir. »&lt;br /&gt;
Gisèle garde la cuillère dans la bouche. Vraiment, Pierre. &lt;br /&gt;
Mais ce soir-là, pas de bruit. Et Pierre qui gueulait si fort la veille se tait aussi, comme s’il était lié au bruit du voisin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, quand elle rentre des courses et qu’elle laisse la porte ouverte, le chat s’échappe et grimpe.&lt;br /&gt;
« Gribouille! »&lt;br /&gt;
Elle monte et le prend devant la porte du grenier. Les toilettes de Julien, sur le palier. Elle jette un coup d’oeil dans la direction de la porte d’entrée. Une brosse à dents largement utilisée et une bouteille d’aftershave. Gisèle respire le linge, qui sent comme elle s’y attend. Une odeur de bergamote bon marché avec une pointe salée. &lt;br /&gt;
Un coup sourd, juste à côté.&lt;br /&gt;
Gisèle sursaute et se place derrière la porte. Le chat miaule.&lt;br /&gt;
« Julien? »&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Plus de bruit non plus. Elle est bien sûr que ça vient de chez lui. Peut-être même du salon. Elle se gratte nerveusement la jambe, toque à la porte. Elle connaît leur sonnette stridente, elle ne veut pas s’en servir. Prendre des nouvelles. Ah Julien, comment allez-vous? Je me demandais si une fois, un de ces jours. Après tout, vous m’aviez bien dit…&lt;br /&gt;
« Julien, c’est moi Gisèle. Je peux entrer? »&lt;br /&gt;
Gisèle pense à ce Julien de la salle de bain, imprévisible. Elle hésite. Mais le courrier resté sur l’escalier. Si le jeune homme avait une facture urgente, une lettre? S’il n’avait même pas pris la peine de descendre, il devait sûrement être malade. Peut-être avait-il besoin d’aide?&lt;br /&gt;
Le chat n’a pas quitté le pas de la porte quand elle reparaît avec le courrier de Julien qu’elle presse contre son ventre. La porte cède silencieusement. Qu’elle soit ouverte rend Gisèle nerveuse, qui tâtonne l’espace de sa voix. Il y a quelque chose dans le salon. &lt;br /&gt;
Le chat miaule à côté de Gisèle, mais elle n’y fait plus attention. Elle regarde l’homme étendu. Il y a beaucoup de sang, autour de lui. Mais pas de blessure visible. Peut-être dans le dos. Il est recouvert d’une poussière fine et blanche. Elle s’approche à petits pas, dépose le courrier près de sa tête. La peau claire, les yeux fermés, il a l’air de dormir. Une expression paisible qui ne lui ressemble pas. Il y aurait sinon eu sa nervosité d’enfant ou de séduction, cette force dans le corps, ses pupilles mouillées, comme celle d’un animal, lascives ou impitoyables. La voix de Gisèle se mouche dans sa gorge. Il porte la même chemise que le soir où elle l’avait vu ivre. Il y a toujours la légère trace du vin dessus. La lumière sur la barbe blonde. À travers les lèvres entrent ouvertes, on aperçoit l’éclat de ses dents. Elle imagine sa mâchoire se refermant autour de sa main, les dents se serrent en étau sur la chair, une couronne d’ivoire robuste.&lt;br /&gt;
« Julien. »&lt;br /&gt;
Elle le touche, laisse sa paume entière sur son visage plusieurs secondes. Froid.&lt;br /&gt;
Elle a froid, elle aussi. Elle passe ses mains moites sur le tablier. Elle vient de repenser au bruit. Elle serre les poings contre sa poitrine et se frappe doucement. Elle essaie de tout retenir à l’intérieur. Mais elle imagine encore. Une masse sombre qui heurte sa nuque, depuis derrière. &lt;br /&gt;
Gisèle secoue la tête. Elle ne veut plus y penser. Comment était-il mort, quelle arme, qui avait osé porter un coup mortel et précis dans son dos? Il n’avait pas dû se rendre compte. Mort immédiate? Elle voudrait partir, mais reste finalement, regarde autour d’elle. La poudre blanche? Elle frôle l’habit de l’index, renifle. Elle en a aussi sur elle. Elle lève le regard. Cligne des yeux. Le chat se frotte contre les jambes de son mari.&lt;br /&gt;
« Pierre? »&lt;br /&gt;
Il est devant la porte de la cuisine. Les mains sur les hanches. Il lui sourit presque. On dirait que cela fait longtemps qu’il la regarde.&lt;br /&gt;
« Alors Gisèle? Qu’est-ce que tu en penses? &lt;br /&gt;
— Quoi?&lt;br /&gt;
— Il est beau, non? »&lt;br /&gt;
Gisèle se met à pleurer. Elle n’arrive pas à se retenir. Pierre la regarde. Pierre la domine. &lt;br /&gt;
«Je savais que tu viendrais, aujourd’hui. Tu m’avais dit que tu ne ferais plus ce genre d’erreur. Et je t’ai fait confiance. Tu crois que parce que je prends de l’âge, tu peux tout te permettre? »&lt;br /&gt;
Pierre marche fort sur le parquet, saisit son col.&lt;br /&gt;
Elle voit Pierre, Pierre quand ils font l’amour. Pierre qui la frappe, la seule fois où il l’a fait. Quand elle était encore jeune et bête. Pierre qui n’a jamais porté de complet pour son mariage, seulement l’uniforme civil de l’armée. Qu’ils ont été pauvres! Gisèle regarde les yeux de Pierre. Elle pense qu’il est fou, mais elle le reconnaît. Elle connaît cette folie-là. Elle aura beau dire qu’elle ne l’a pas trompé, il ne la croira pas. Pierre a encore de la force. Elle crie quand il la relâche. Le plancher craque sous son corps projeté et la latte se rompt sous son pied gauche. La douleur.&lt;br /&gt;
« Le petit con, va! Ce qu’il faisait à creuser. »&lt;br /&gt;
La latte en basculant révèle une niche avec d’autres sachets en plastique.&lt;br /&gt;
Pierre lui lance un petit paquet blanc qu’elle laisse glisser de ses mains. Son mari écarte les bras et crie.&lt;br /&gt;
« Partout! » Il montre le plancher du salon.&lt;br /&gt;
La poussière, comme sur le corps. Elle essuie ses mains sur son tablier. Mais la poudre reste. Est-ce à cause des larmes qu’elle a essayé d’essuyer? Son poignet est poisseux. Elle regarde le jeune homme et elle recommence à sangloter. La main de Pierre, rugueuse, se pose sur sa bouche.&lt;br /&gt;
« Tout ça, c’est de ta faute, Gisèle. »&lt;br /&gt;
Gisèle secoue la tête. Elle ne bouge presque plus, de peur. &lt;br /&gt;
« J’aurais eu qu’à appeler les flics, hein? Mais c’est mon affaire. Au début, je pensais que c’était un bon type. Un musicien qu’il avait dit. Mais je l’ai cru quand même. Jeune comme il est. Et puis je vous ai entendus. Tu ris bien avec lui, Gisèle. Hein, que c’est normal de parler au voisin? »&lt;br /&gt;
Pierre donne un petit coup de pied dans l’épaule du cadavre.&lt;br /&gt;
Gisèle sursaute.&lt;br /&gt;
« Et de laver sa chemise, en plus! Alors je suis monté une deuxième fois, tu vois? »&lt;br /&gt;
Gisèle avale ses larmes. Gisèle pense qu’il suffira d’un coup pour que tout se finisse. Le noir. Elle regarde ses mains. Les larmes tombent dedans. Alors qu’elle ne fait rien, elles continuent de couler.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://simultan.cybertexte.ch/index.php/Pablo_Jakob</id>
		<title>Pablo Jakob</title>
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				<updated>2012-05-08T19:18:52Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „'''Pablo Jakob'''   Konrad faisait partie de ceux qui m’avaient envoyé une carte. « Sincères condoléances ». Et quand je l’ai croisé au cinéma une sema…“&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''Pablo Jakob'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Konrad faisait partie de ceux qui m’avaient envoyé une carte. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Et quand je l’ai croisé au cinéma une semaine plus tard, il m’a demandé si je l’avais reçue.&lt;br /&gt;
Ces situations sont embarrassantes. Tape sur l’épaule. Heureusement, tu es bien entouré.&lt;br /&gt;
Je vivais seul.&lt;br /&gt;
Non merci, Konrad. Tu n’as pas besoin de venir habiter chez moi, même pour quelques temps. Oui, j’ai une chambre de libre. Mais de sûr, ce n’est pas nécessaire. &lt;br /&gt;
Mon patron m’a dit que je pouvais prendre une semaine de vacances. Qu’il trouverait quelqu’un pour me remplacer à la projection.  Que le cinéma pouvait très bien se passer de moi.&lt;br /&gt;
Ça vous fera du bien. &lt;br /&gt;
Changez-vous les idées. &lt;br /&gt;
Reposez-vous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le lendemain, mon patron s’est exclamé : « Qu’est-ce que vous faites là ? Je vous ai dit de prendre une semaine de congé ! »&lt;br /&gt;
J’ai appelé Konrad. &lt;br /&gt;
Aller boire un verre ? Non, je bosse moi. Tu devrais écouter le patron et te reposer. &lt;br /&gt;
Je suis quand même allé boire un verre.&lt;br /&gt;
Qu’est-ce que je vous sers ?&lt;br /&gt;
Une bière. &lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
C’était un bar tranquille. A deux minutes de chez moi. La serveuse était mignonne, tous les clients la draguaient.&lt;br /&gt;
Je n’osais pas lui dire qu’elle était belle.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
Elle me regardait avec pitié. Apparemment, elle savait. Le mec aux tatouages m’a montré du doigt. Mais ceux au bar ne se sont pas retournés.&lt;br /&gt;
Ça faisait une semaine maintenant.  Ma mère était morte en lavant ses fenêtres. Attaque cérébrale.&lt;br /&gt;
Les cartes blanches, bouquet de roses noires sur la couverture. « Sincères condoléances ».&lt;br /&gt;
Enterrement le mardi, quatorze heures. Porter le cercueil avec mon frère et deux autres inconnus. &lt;br /&gt;
Prêtre à moitié endormi. Eglise à moitié vide&lt;br /&gt;
L’impression qu’on parle plus de Dieu que de la défunte.&lt;br /&gt;
« Rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ ». &lt;br /&gt;
Et puis bénir le cercueil. Lui dire adieu.&lt;br /&gt;
Trois francs cinquante, s’il vous plaît.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfant »&lt;br /&gt;
C’était le marché de Noël sur la place principale. Pendant la nuit, on avait installé des petites cabanes en bois. Les marchands y vendaient leurs bibelots.&lt;br /&gt;
« Le sapin scintillant, la neige d’argent&lt;br /&gt;
Noël mon beau le rêve blanc »&lt;br /&gt;
Konrad m’avait rejoint à Bienne. &lt;br /&gt;
Tu fais quoi cet après-midi ? J’ai rien à faire. Ce n’est pas le marché de Noël à Bienne ? &lt;br /&gt;
Il avait l’air émerveillé par une paire de gants en laine. A seulement dix-sept francs. Mais faits à la main. &lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
Ces chants commençaient à me sortir par les oreilles.  Et puis, trop de monde. On ne peut pas faire deux pas sans se faire bousculer.&lt;br /&gt;
« Oh ! Quand j’entends chanter Noël&lt;br /&gt;
J’aime revoir mes joies d’enfants »&lt;br /&gt;
On a décidé d’aller boire un café chez moi. A contrecœur, je n’avais pas fait le ménage depuis longtemps.&lt;br /&gt;
Konrad n’allait pas râler pour ça.&lt;br /&gt;
Sans lait s’il te plaît. Mais du sucre, il t’en reste du sucre ? Parfait. &lt;br /&gt;
Parler de tout et de rien, &lt;br /&gt;
Tu sais comment c’est. Boulot, boulot, boulot. Le patron m’a dit qu’il se faisait du souci pour toi. Je lui ai dit que t’allais bien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est mon frère qui frappe à la porte. &lt;br /&gt;
Entre. Tu veux boire quelque chose ?&lt;br /&gt;
On ne se dit rien de plus.&lt;br /&gt;
Quelque part, une voiture démarre. Mon frère a l’air fatigué. &lt;br /&gt;
Il me demande quels films je passe ces temps-ci.&lt;br /&gt;
Rien de bon, je réponds. Et je dis aussi :&lt;br /&gt;
« Tu te souviens, maman disait qu’on est de la poussière d’étoiles. Depuis qu’elle est morte, je n’arrête pas d’imaginer le soleil exploser d’une minute à l’autre. »&lt;br /&gt;
En silence, mon frère termine son café. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la nuit que je me sens le plus seul. Maman disait que se réveiller un jour de beau temps, c’est être encore endormi.&lt;br /&gt;
Peut-être qu’un thé m’aidera à dormir.  Je me lève.&lt;br /&gt;
Les cartes de condoléances en tas sur la table. A côté, un paquet de cigarettes. &lt;br /&gt;
Il est où ce briquet ? &lt;br /&gt;
J’en allume une deuxième.&lt;br /&gt;
Depuis la fenêtre, la rue à l’air calme. &lt;br /&gt;
Sonnerie de téléphone portable.&lt;br /&gt;
Oui, c’est Konrad. J’appelle pour savoir si tout va bien.&lt;br /&gt;
J’ai envie de lui dire : « Rien ne va. » &lt;br /&gt;
N’hésite pas à me rappeler si tu as le moindre problème. On se voit demain au cinéma. Konrad raccroche.&lt;br /&gt;
Faudra que je pense à acheter des cigarettes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sept francs, s’il vous plaît. &lt;br /&gt;
Deux bières. Deux hommes.&lt;br /&gt;
L’un me regarde quand il se retourne. Personne d’autre.&lt;br /&gt;
Konrad est en retard.&lt;br /&gt;
La patronne du bar vient me présenter ses condoléances. &lt;br /&gt;
Je réponds. « Merci ».&lt;br /&gt;
Konrad arrive. S’assied. Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Est-ce que tu sais, Konrad, que la lumière met environ huit minutes à parcourir la distance entre la terre et le soleil ? Est-ce que tu le sais, ça ? &lt;br /&gt;
Certaines étoiles n’existent plus. On les voit dans le ciel mais elles sont mortes. &lt;br /&gt;
Est-ce que tu le sais, ça ?&lt;br /&gt;
Ne reste que la poussière. Plus rien que la poussière. Konrad arrive. S’assied.  Commande sa bière.&lt;br /&gt;
Finalement, je ne dis rien. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tamisée.&lt;br /&gt;
Rien d’autre qu’un mince filet. La lumière s’évanouit.&lt;br /&gt;
Les spectateurs s’assoient en silence. Certains mangent du pop-corn, d’autres sont venus en amoureux. A l’heure précise, le film commence. &lt;br /&gt;
Sur l’écran, l’acteur dit sa réplique.&lt;br /&gt;
Pendant ce temps, je suis dans la cabine. Il fait noir et seule le projecteur offre un peu de lumière&lt;br /&gt;
Applaudissements. La salle se vide. Quand j’éteins le projecteur, l’image disparaît. La bobine se termine.&lt;br /&gt;
A l’aide d’un simple bouton, il est possible de la remettre au début. &lt;br /&gt;
Je l’observe se rembobiner. Puis j’allume une cigarette.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mettre sa veste. Sortir. &lt;br /&gt;
Et puis marcher.&lt;br /&gt;
Maman avait raison.&lt;br /&gt;
Le banc est sale alors je passe ma main dessus. Plus loin, des gosses s’amusent aux balançoires.  &lt;br /&gt;
Nous ne sommes que de la poussière d’étoiles. &lt;br /&gt;
Et pire, nous ne tenons qu’à un fil. &lt;br /&gt;
L’œil rivé sur ma montre, je me donne huit minutes de rembobinage.&lt;br /&gt;
Dans mes souvenirs, maman apparaît rayonnante.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Proximit(é)s</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''ce sont &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''quatre'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''histoires'''&lt;br /&gt;
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'''sombres'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''écrites par''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''quatre '''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''jeunes gens'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
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&lt;div&gt;'''ce sont &lt;br /&gt;
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „ '''ce sont  quatre histoires sombres écrites par  quatre  jeunes gens qui ne sont pas les Beatles.'''“&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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'''ce sont &lt;br /&gt;
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;'''SIMULTAN 2008 - 09''' &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&amp;lt;br&amp;gt; [[Image:Alliance abstrakt.jpg|Alliance abstrakt]]&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; [[Biel, 20. September 2008|Ester Schneiter]] &lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
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&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; [[Irina Trepkowitz geht zur Arbeit|Irina Trepkowitz]] &lt;br /&gt;
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&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; [[Marianne|Marianne Ingolf]] &lt;br /&gt;
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|-&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | Ein Projekt des [http://www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html Schweizerischen Literaturinstituts] unter der Leitung von Urs Richle mit den Autoren:&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | &lt;br /&gt;
A project of the [http://www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html Swiss Literature Institute] under the direction of Urs Richle and with the authors:&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | Un projet de l'[http://www.hkb.bfh.ch/index.php?id=657&amp;amp;L=1 Institut Littéraire Suisse] sous la direction de Urs Richle et les auteur(e)s:&lt;br /&gt;
|-&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#cc0000&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Almut Holz&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ff6600&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; &amp;amp;nbsp; Patric Marino&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffcc00&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Marc Jahn&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#009933&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Nicole Kaufmane&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#0033cc&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Clara Günther&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#6600cc&amp;quot; | &lt;br /&gt;
&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Lars Gubler&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
|-&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#000000&amp;quot; colspan=&amp;quot;6&amp;quot; | &lt;br /&gt;
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Bedienen sich nicht alle aus ein und demselben Topf von Weisheiten, der grösser wird, wird man älter? Leuchten Erklärungen zwischenmenschlicher Beziehungen nicht aus eben diesem Grund ein - weil sie von allen nach den gleichen, allgemein anerkannten Maßstäben beurteilt werden und somit nachvollziehbar sind? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Trotz der Anonymität, die den Stadtalltag prägt, überschneiden sich die Lebensstränge der Protagonisten dieses Episodenromans. Bezie-hungen entstehen oft anhand von Kleinigkeiten: Erinnerungen an [[:Kategorie:Fahrräder|Fahrräder]], [[:Kategorie:Unfälle|Unfälle]], obskure [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|Freitage]] und nicht zuletzt durch ein Manifest, die [[:Kategorie:AA|Allliance Abstract]], eine unsichtbare Macht, welche von ihren Anhängern verlangt, mit allen Konven-tionen zu brechen. Könnte es also sein, dass eine einsiedlerische Obdachlose, eine verhärtete Karrierefrau, sowie eine verträumte Hausmeisterin, eine unscheinbare Apothekerin und einen gequälten Zwangsneurotiker mehr verbindet, als sie sich selbst eingestehen möchten? Mögen sie auch noch so verschieden denken und fühlen. Mögen ihre Leben auch noch so abstrakt erscheinen. Trägt letztendlich nicht jeder in sich einen kleinen Baustein der Alliance Abstrakt? Dies zu entdecken liegt nun in der Hand des Lesers - so wie der Anfang und das Ende ...&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | &lt;br /&gt;
Don't people serve themselves from one and the same pot of wisdom, continually expanding in size as we grow older? Isn't this exactly how we can make sense of human relationships, because we are used to judging them according to established standards allowing us to understand them? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite the anonymity characterizing big city life, the protagonists' threads of life overlap. Relation-&amp;lt;br&amp;gt;ships are created via small incidents, such as shared memories of [[:Kategorie:Fahrräder|bycicles]], [[:Kategorie:Unfälle|accidents]], obscure [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|fridays]], and last but not least by the dubious power of a manifesto, the [[:Kategorie:AA|Alliance Abstrakt]], a philosophy demanding followers to break with all of societies conventions. Could it be that a hermit-like homeless, a cold-hearted career woman as well as a dreamy caretaker, a mousy pharmacist and a haunted neurotic have more in common than they would like to admit? As much as their ways of thinking and feeling may differ? Even if their lives might seem to be mere abstractions. Doesn't everybody carry his or her bits and pieces of the Alliance Abstrakt, after all? The process of uncovering to what extent this might be true is up to the reader - as are the beginning and the end ...&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; valign=&amp;quot;top&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | &lt;br /&gt;
Ne nous ne servons-nous pas tous dans le même pot de sagesse, qui s'agrandit au fur et à mesure que nous vieillissons&amp;amp;nbsp;? Les relations humaines ne s'éclaircissent-elles pas justement pour cette raison - elles deviennent compréhensibles, car jugées par tout le monde en référence aux mêmes critères.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré l'anonymat qui caractérise la vie de tous les jours dans une ville, les destins des protagonistes de ce roman à épisodes se croisent. Des relations se créent, souvent à partir de petites choses&amp;amp;nbsp;: des souvenirs de [[:Kategorie:Fahrräder|bicyclette]], d'[[:Kategorie:Unfälle|accidents]], de [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|vendredis]] obscurs, sans oublier le manifeste [[:Kategorie:AA|Allicane]] Abstrakt, une force invisible qui demande à ses adeptes de rompre avec toutes les conventions. Serait-il dès lors possible qu'un clochard solitaire, une femme de carrière endurcie, une concierge rêveuse, une pharmacienne discrète et un névrotique torturé soient liés entre eux par plus de choses qu'ils ne se l'avouent à eux-mêmes&amp;amp;nbsp;? Même s'ils pensent et ressentent les choses de manière très différente. Même si leurs vies paraissent si abstraites. Chacun ne porte-t-il pas en lui-même, au bout du compte, une petite pièce de l'Alliance Abstrakt&amp;amp;nbsp;? Découvrir cela est à présent entre les mains du lecteur - autant le début que la fin ...&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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'''SIMULTAN 2007 - 08'''&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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Willkommen im [[Bielarium|Bielarium]]!&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; &amp;amp;nbsp; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
[[Copyright]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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&lt;div&gt;http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/ http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png&amp;quot;&lt;br /&gt;
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Simultan&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Literaturinstitut Biel &lt;br /&gt;
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disposition selon les termes de la [http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/ Creative Commons  Paternité]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Pas d'Utilisation Commerciale&lt;br /&gt;
* Pas de Modification &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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Les autorisations au-del&amp;amp;#224; du champ de cette licence peuvent &amp;amp;#234;tre obtenues &amp;amp;#224; http://www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html&lt;/div&gt;</summary>
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* Pas de Modification &lt;br /&gt;
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; [[Marianne|Marianne Ingolf]] &lt;br /&gt;
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| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | Ein Projekt des [http://www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html Schweizerischen Literaturinstituts] unter der Leitung von Urs Richle mit den Autoren:&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | &lt;br /&gt;
A project of the [http://www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html Swiss Literature Institute] under the direction of Urs Richle and with the authors:&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffffff&amp;quot; colspan=&amp;quot;2&amp;quot; | Un projet de l'[http://www.hkb.bfh.ch/index.php?id=657&amp;amp;L=1 Institut Littéraire Suisse] sous la direction de Urs Richle et les auteur(e)s:&lt;br /&gt;
|-&lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#cc0000&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Almut Holz&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ff6600&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; &amp;amp;nbsp; Patric Marino&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#ffcc00&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Marc Jahn&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#009933&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Nicole Kaufmane&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
| bgcolor=&amp;quot;#0033cc&amp;quot; | &amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Clara Günther&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp;&amp;amp;nbsp; Lars Gubler&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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Bedienen sich nicht alle aus ein und demselben Topf von Weisheiten, der grösser wird, wird man älter? Leuchten Erklärungen zwischenmenschlicher Beziehungen nicht aus eben diesem Grund ein - weil sie von allen nach den gleichen, allgemein anerkannten Maßstäben beurteilt werden und somit nachvollziehbar sind? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Trotz der Anonymität, die den Stadtalltag prägt, überschneiden sich die Lebensstränge der Protagonisten dieses Episodenromans. Bezie-hungen entstehen oft anhand von Kleinigkeiten: Erinnerungen an [[:Kategorie:Fahrräder|Fahrräder]], [[:Kategorie:Unfälle|Unfälle]], obskure [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|Freitage]] und nicht zuletzt durch ein Manifest, die [[:Kategorie:AA|Allliance Abstract]], eine unsichtbare Macht, welche von ihren Anhängern verlangt, mit allen Konven-tionen zu brechen. Könnte es also sein, dass eine einsiedlerische Obdachlose, eine verhärtete Karrierefrau, sowie eine verträumte Hausmeisterin, eine unscheinbare Apothekerin und einen gequälten Zwangsneurotiker mehr verbindet, als sie sich selbst eingestehen möchten? Mögen sie auch noch so verschieden denken und fühlen. Mögen ihre Leben auch noch so abstrakt erscheinen. Trägt letztendlich nicht jeder in sich einen kleinen Baustein der Alliance Abstrakt? Dies zu entdecken liegt nun in der Hand des Lesers - so wie der Anfang und das Ende ...&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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Don't people serve themselves from one and the same pot of wisdom, continually expanding in size as we grow older? Isn't this exactly how we can make sense of human relationships, because we are used to judging them according to established standards allowing us to understand them? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite the anonymity characterizing big city life, the protagonists' threads of life overlap. Relation-&amp;lt;br&amp;gt;ships are created via small incidents, such as shared memories of [[:Kategorie:Fahrräder|bycicles]], [[:Kategorie:Unfälle|accidents]], obscure [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|fridays]], and last but not least by the dubious power of a manifesto, the [[:Kategorie:AA|Alliance Abstrakt]], a philosophy demanding followers to break with all of societies conventions. Could it be that a hermit-like homeless, a cold-hearted career woman as well as a dreamy caretaker, a mousy pharmacist and a haunted neurotic have more in common than they would like to admit? As much as their ways of thinking and feeling may differ? Even if their lives might seem to be mere abstractions. Doesn't everybody carry his or her bits and pieces of the Alliance Abstrakt, after all? The process of uncovering to what extent this might be true is up to the reader - as are the beginning and the end ...&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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Ne nous ne servons-nous pas tous dans le même pot de sagesse, qui s'agrandit au fur et à mesure que nous vieillissons&amp;amp;nbsp;? Les relations humaines ne s'éclaircissent-elles pas justement pour cette raison - elles deviennent compréhensibles, car jugées par tout le monde en référence aux mêmes critères.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré l'anonymat qui caractérise la vie de tous les jours dans une ville, les destins des protagonistes de ce roman à épisodes se croisent. Des relations se créent, souvent à partir de petites choses&amp;amp;nbsp;: des souvenirs de [[:Kategorie:Fahrräder|bicyclette]], d'[[:Kategorie:Unfälle|accidents]], de [[:Kategorie:Freitag-03-10-2008|vendredis]] obscurs, sans oublier le manifeste [[:Kategorie:AA|Allicane]] Abstrakt, une force invisible qui demande à ses adeptes de rompre avec toutes les conventions. Serait-il dès lors possible qu'un clochard solitaire, une femme de carrière endurcie, une concierge rêveuse, une pharmacienne discrète et un névrotique torturé soient liés entre eux par plus de choses qu'ils ne se l'avouent à eux-mêmes&amp;amp;nbsp;? Même s'ils pensent et ressentent les choses de manière très différente. Même si leurs vies paraissent si abstraites. Chacun ne porte-t-il pas en lui-même, au bout du compte, une petite pièce de l'Alliance Abstrakt&amp;amp;nbsp;? Découvrir cela est à présent entre les mains du lecteur - autant le début que la fin ...&amp;lt;br&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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[[Copyright]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/ http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png&amp;quot;&lt;br /&gt;
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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&lt;div&gt;http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/ &amp;lt;img alt=&amp;quot;Creative Commons License&amp;quot; style=&amp;quot;border-width:0&amp;quot; src=&amp;quot;http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png&amp;quot; /&amp;gt;&lt;br /&gt;
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;[[http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/ &amp;lt;img alt=&amp;quot;Creative Commons License&amp;quot; style=&amp;quot;border-width:0&amp;quot; src=&amp;quot;http://i.creativecommons.org/l/by-nc-nd/2.5/ch/88x31.png&amp;quot; /&amp;gt;]]&amp;lt;br /&amp;gt;&amp;lt;span xmlns:dc=&amp;quot;http://purl.org/dc/elements/1.1/&amp;quot; href=&amp;quot;http://purl.org/dc/dcmitype/Text&amp;quot; property=&amp;quot;dc:title&amp;quot; rel=&amp;quot;dc:type&amp;quot;&amp;gt;Simultan&amp;lt;/span&amp;gt; by &amp;lt;a xmlns:cc=&amp;quot;http://creativecommons.org/ns#&amp;quot; href=&amp;quot;simultan.cybertexte.ch&amp;quot; property=&amp;quot;cc:attributionName&amp;quot; rel=&amp;quot;cc:attributionURL&amp;quot;&amp;gt;Literaturinstitut Biel &amp;lt;/a&amp;gt; est mis &amp;amp;#224; disposition selon les termes de la &amp;lt;a rel=&amp;quot;license&amp;quot; href=&amp;quot;http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/&amp;quot;&amp;gt;licence Creative Commons Paternit&amp;amp;#233;-Pas d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.5 Suisse&amp;lt;/a&amp;gt;.&amp;lt;br /&amp;gt;Bas&amp;amp;#233;(e) sur une oeuvre &amp;amp;#224; &amp;lt;a xmlns:dc=&amp;quot;http://purl.org/dc/elements/1.1/&amp;quot; href=&amp;quot;simultan.cybertexte.ch&amp;quot; rel=&amp;quot;dc:source&amp;quot;&amp;gt;simultan.cybertexte.ch&amp;lt;/a&amp;gt;.&amp;lt;br /&amp;gt;Les autorisations au-del&amp;amp;#224; du champ de cette licence peuvent &amp;amp;#234;tre obtenues &amp;amp;#224; &amp;lt;a xmlns:cc=&amp;quot;http://creativecommons.org/ns#&amp;quot; href=&amp;quot;simultan.cybertexte.ch&amp;quot; rel=&amp;quot;cc:morePermissions&amp;quot;&amp;gt;simultan.cybertexte.ch&amp;lt;/a&amp;gt;.&lt;/div&gt;</summary>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „&amp;lt;a rel=&amp;quot;license&amp;quot; href=&amp;quot;http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.5/ch/&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;img alt=&amp;quot;Creative Commons License&amp;quot; style=&amp;quot;border-width:0&amp;quot; src=&amp;quot;http://i.creativecomm…“&lt;/p&gt;
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		<title>Kategorie:Bücher</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: Die Seite wurde neu angelegt: „Hier finden Sie einige zusammengestellte Bücher.  Ici vous trouverez quelques compositions de livres.“&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;Hier finden Sie einige zusammengestellte Bücher.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici vous trouverez quelques compositions de livres.&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<title>Test</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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[[L'errance de la fin|l'errance de la fin]]&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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Quand Bielarium devient delirium&amp;lt;br&amp;gt; &amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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[[Category:Test]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Admin</name></author>	</entry>

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		<summary type="html">&lt;p&gt;Admin: &lt;/p&gt;
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test &lt;br /&gt;
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Quand Bielarium devient delirium&amp;lt;br&amp;gt; &lt;br /&gt;
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